« L’Ukraine est un pays de cicatrices ».

Sélectionnée dans le cadre du prix Vauban, pour son roman « A crier dans les ruines », traitant d’amour et d’exil suite à la catastrophe de Tchernobyl, Alexandra Koszelyk, écrivaine et professeure de grec ancien, a rencontré deux classes de seconde du lycée et a accepté d’être interviewée par ALETHEIA.

Photo d’Alexandra Koszelyk par Patrice Normand

Malaury Violette : Qu’est-ce qui vous a incité à écrire ce livre ? Est-ce que vous avez un lien avec l’histoire ?

Alexandra Koszelyk. : Moi je suis d’origine ukrainienne. Ce sont mes quatre grands-parents qui sont venus en France dans les années trente, j’ai donc un lien bien particulier avec ce pays même s’ils sont partis de Galicie, qui était une région polonaise au moment de leur départ. Il y avait quand même une forte appartenance à la culture ukrainienne, et cette ancienne province fait actuellement partie de l’Ukraine. J’ai donc grandi avec cette idée de transmission de la culture ukrainienne. Mon père ne voulait pas que je parle ukrainien avant de parler français. Cette transmission se faisait alors par la cuisine, la danse, le chant, et même les fêtes, notamment grâce à mes grands-parents. Encore aujourd’hui j’ai une certaine fierté d’appartenir à ce peuple. Je trouvais qu’ils étaient un peu rebelles, qu’ils ne baissaient pas les armes, qu’ils avaient envie d’exister et j’aimais ce peuple-là, du moins l’image qu’on en véhiculait.

« Ma façon de combattre, de résister, c’est par la plume. »

M. V. : Et justement que pensez-vous de la situation actuelle en Ukraine ?

A. K. : La situation actuelle en Ukraine est pour moi terrifiante, et en même temps, quand on interroge les Ukrainiens, on voit bien qu’ils s’attendaient à ce que ça arrive un jour. Et c’est vrai que c’est un peu ancré dans notre histoire. J’en parle notamment dans « À crier dans les ruines ». Mais il y a toujours un envahisseur à un moment donné dans l’histoire ukrainienne, comme si ça se transmettait de génération en génération. Et ce qui se passe, c’est qu’à la fois on espérait qu’au vingt-et-unième siècle ça ne se passerait plus, et en même temps il y a ce côté fataliste qui pressent que tous les cinquante ans, quelque chose de grave peut arriver ; c’est une terre de carrefour. Malgré tout, il y a cet espoir de se dire que l’Homme évolue, et comme il évolue, il n’est plus forcément une brute guerrière, qui réfléchit un petit peu, et que l’on peut passer au-delà de cette barbarie, mais malheureusement ça se reproduit. Et alors, moi j’ai eu une réaction très épidermique quand j’ai appris que l’Ukraine avait été envahie. C’est-à-dire que j’ai eu envie de prendre les armes, d’aller là-bas et de me battre avec eux. C’était une première réaction, une réaction qui n’était pas réfléchie. Et quand j’ai commencé à en parler autour de moi, mes proches m’ont regardée avec des yeux un peu étranges. Mon fils m’a dit « Mais maman, tu ne sais pas manier un fusil ». Enfin c’était n’importe quoi, et en plus je ne parle pas ukrainien. Mais ma première réaction a été celle-ci.  Et puis par la suite, j’en ai discuté avec mon éditeur, et je lui disais que je n’arrivais pas à écrire sur autre chose que sur l’Ukraine. En fait il m’a dit que ma façon de combattre, de résister, c’était non pas par les armes, mais au contraire par la plume. Je lui ai alors parlé d’un projet que j’ai eu envie d’écrire à ce moment-là, au mois de février, et il m’a dit « ok moi je te suis, donc on y va ». Donc voilà, ma façon de résister ou de combattre, c’est l’écriture. Et à côté de ça, il y a pas mal de projets qui ont été menés par des librairies : comme mon premier roman parle d’Ukraine, ils m’ont fait dédicacer des exemplaires, et tous les bénéfices vont à une association ukrainienne. Là aussi ça me permettait d’être actrice de quelque chose.

M. V. : D’ailleurs votre livre a reçu plus d’une dizaine de prix. Pensiez-vous avoir un tel succès lors de sa publication ?

A. K. : Alors non, pas du tout. Quand j’ai écrit le texte je ne savais pas à quelle date il allait être publié. Déjà sa publication a été une belle joie. Et puis, après avoir vu que l’accueil des lecteurs existait, c’est vraiment la cerise sur le gâteau. Le retour des lecteurs est important aussi, ils me disaient « Je ne connaissais pas l’Ukraine, donc là maintenant j’ai envie de découvrir ce pays ». Et en fait ça me fait énormément plaisir. Les prix apportent une certaine forme de reconnaissance effectivement, mais permettent aussi aux gens d’aller vers le livre, c’était aussi une façon d’aller vers l’Ukraine.

« Je vois l’Ukraine, comme un pays de cicatrices. »

M. V. : En quoi, pensez-vous que la catastrophe de Tchernobyl hante encore les ukrainiens ?

A. K. : Moi, je vois l’Ukraine comme un pays de cicatrices. Où les frontières ont bougé, où les gens ont dû s’exiler à différentes périodes historiques. Et l’attachement des gens, quand on les interroge, c’est vraiment un attachement à la terre, pas forcément aux valeurs du pays. Peut-être que si, mais quand on les interroge, c’est vraiment de dire « On aime notre terre, et on ne peut pas en partir ». Et là, la catastrophe de Tchernobyl, c’est l’empoisonnement d’une terre, finalement, et quelque chose qui va encore courir sur des milliers d’années. Moi je le vois comme ça. C’est comme une sorte de symbole : encore une fois il y a eu une catastrophe. Alors moi j’ai un regard peut-être biaisé ou orienté, dans le sens où j’enseigne le grec ancien, et donc pour moi cette catastrophe c’était un petit peu la fatalité qui revenait. Un peu comme la famille d’Œdipe où on a toujours, à chaque génération, quelque chose. Et là dans ma lecture des choses, c’était à cette génération-là, il y a cette catastrophe, et donc oui ça marque forcément.

Le prochain livre d’Alexandra Koszelyk dont le titre devrait être « L’archiviste des coquelicots » et qui aborde la thématique du combat à travers les arts et non par la force brute, sortira en octobre 2022.

Le roman « A crier dans les ruines » est disponible au CDI, sa lecture est fortement recommandé !