Suite à la décision de l’Australie d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans, les pays de l’Union Européenne s’interrogent sur des mesures similaires. C’est un sujet qui divise.

Au lycée Vauban, lycée français de Luxembourg, 410 élèves, soit plus de la moitié des lycéens ont répondu à la question : « A l’instar de l’Australie, pensez-vous que les pays de l’Union européenne doivent interdire les réseaux sociaux aux moins de seize ans ? ». Les résultats sont mitigés : 40% sont pour l’interdiction, 48% contre. 12% n’ont pas d’opinion sur la question. Mais pourquoi un résultat si serré, et comment une telle décision pourrait-elle être mise en place ?
En France, le 31 mars 2026, le Sénat a adopté avec modifications une proposition de loi « visant à protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux ». En fixant un âge minimum de 15 ans pour accéder à certains réseaux, le but serait de réduire l’impact des plateformes dont les algorithmes sont conçus pour maximiser le temps passé, et protéger la santé mentale et physique des jeunes face aux contenus violents et dangereux. C’est une priorité pour le gouvernement qui a engagé « la procédure accélérée sur ce texte ». Des députés de l’Assemblée Nationale et des sénateurs doivent maintenant se réunir pour trouver un compromis avant que la loi ne soit promulguée.
L’Australie a été la première à adopter une démarche de ce genre en décembre, avec l’interdiction de plateformes dont Instagram, TikTok, Snapchat, YouTube, X, Facebook, Reddit et Twitch. Une étude commissionnée par le gouvernement avait trouvé que 96% des enfants entre 10 et 15 ans utilisaient les réseaux sociaux, et que 7 sur 10 d’entre eux avaient été exposés à des contenus nuisibles, allant de contenus misogynes à la promotion de troubles alimentaires et de suicide. La prévalence du cyberharcèlement est également une des raisons de l’interdiction. En Europe, l’Allemagne, le Danemark, l’Espagne, la Grèce, l’Italie ou encore le Portugal se sont aussi engagés récemment dans des réflexions sur le sujet.
Au Luxembourg, la question est actuellement étudiée par le ministère de l’Éducation et de la Justice. Nous avons donc demandé à des élèves du webjournal, ALETHEIA, pourquoi ils ont voté pour ou contre l’interdiction. Voici leurs témoignages:
A. (17 ans) : « J’ai voté pour l’interdiction des réseaux sociaux parce que je trouve qu’en soit, avant 16 ans, on n’en a pas besoin. Moi, j’y ai eu accès quand j’avais 13 ans, et je n’utilisais pas beaucoup Instagram. Je pense aussi qu’il y a quand même un gros impact sur la santé mentale, donc le fait d’attendre que les élèves soient un peu plus matures, ça ne peut que leur faire du bien, et puis aussi ça les protège de tous les contenus qui sont malveillants ou qui peuvent leur nuire. »
L. (17 ans): « J’ai voté pour l’interdiction des réseaux parce que je trouve que c’est une exposition prématurée à des dispositifs sociaux qui, finalement, influencent beaucoup les gens. Surtout à un jeune âge, on est beaucoup plus maniables de la pensée et beaucoup plus susceptibles d’être influencés par des personnes et des pensées qui sont beaucoup plus radicales, et qui peuvent nous affecter jusqu’à la fin de notre vie. »
De nouvelles recherches montrent que le cerveau finirait en effet de se développer autour de 32 ans. De plus, d’après Le Monde, certaines plateformes comme X d’Elon Musk peuvent influencer durablement nos opinions politiques, à travers des algorithmes qui favorisent un certain coté de l’échiquier politique et des contenus polarisants.
Pourtant, une plus grande part d’élèves de Vauban a voté contre l’interdiction (48%), comme ces deux lycéennes de 15 ans :
S. : « Je pense que les adolescents devraient pouvoir choisir ce qu’ils pensent est meilleur ou pas, et 16 ans c’est quand même plutôt tard, je comprends si c’est pour les moins de 12 ans, mais 16 ans c’est quand même tard. »
A. : « Je pense aussi que c’est un peu compliqué d’interdire quelque chose complètement, ils vont toujours trouver une manière de contourner les règles. »
S. : « Et puis pour les adolescents qui le gèrent bien, ça serait un peu injuste. »
A. : « Et puis ça va juste créer de l’énervement. Avec les réseaux, on peut s’informer, il y a plein de médias quand même assez fiables. On peut être amis avec des amis et communiquer. Il y a peut être d’autres solutions comme mettre un contrôle parental. »
Une grande question ce pose à tous ces pays : comment rendre applicable une telle loi. Il faut savoir qu’une loi de 2023 avait déjà établi en France une « majorité numérique » de 15 ans, âge minimum pour s’inscrire sur les réseaux sociaux, mais elle n’est pas respectée en pratique. Qu’est ce qui garantit que cette nouvelle loi soit mise en place de manière effective?
Regardons comment l’interdiction a été mise en place en Australie : les enfants de moins de 16 ans ne peuvent plus créer de comptes sur les réseaux et les comptes existants ont été désactivés. YouTube Kids, Google Classroom and WhatsApp sont autorisés ainsi que toutes les plateformes qui ne nécessitent pas de comptes. En France, il est prévu d’autoriser encore les plateformes éducatives comme Wikipédia et la presse en ligne par exemple. Il faut noter qu’en Australie c’est aux plateformes de bloquer les comptes et de vérifier l’âge des utilisateurs, risquant des amendes pouvant aller jusqu’à 32 millions de dollars.
Les méthodes de vérification d’âge utilisées par ces plateformes comprennent pourtant de nombreuses limites : reconnaissance faciale, reconnaissance vocale, pièces d’identité… toutes ces contraintes sont facilement contournables en utilisant un VPN, en mentant ou en utilisant un passeport d’adulte. Une autre méthode serait l’inférence d’âge, qui analyse les comportements d’un individu en ligne pour estimer son âge. Au Danemark, il est proposé que l’accès soit possible à partir de 13 ans mais sous condition du consentement des parents. De nouveau, il n’est pas clairement énoncé comment cela peut être mis en place de manière effective.
Cependant, malgré les nombreuses limites de ce genre de loi, on voit quand même un mouvement qui tend à placer la responsabilité sur les multinationales, ce qui est positif pour beaucoup. Certains espèrent que cela mettra de la pression sur les plateformes pour mieux réguler les contenus, de sorte à ce qu’il n’y ait pas besoin d’interdictions. Ce serait une manière d’adresser ces problèmes plus directement.
Cette idée de rendre les réseaux sociaux moins dangereux au lieu de devoir empêcher aux enfants d’y accéder a déjà été réalisée. En Chine par exemple, Douyin (la version chinoise de Tik Tok très fortement contrôlée par l’Etat) propose des contenus très differents de la version mondiale. La version enfant pour les moins de 14 ans est plutôt éducative et les horaires d’accès sont strictement régulés. C’est pourtant la même compagnie, ByteDance, derrière les deux versions différentes de l’application. C’est aussi le cas de YouTube et YouTube kids.
Finalement, certains ont l’espoir que même si ce genre d’interdictions n’est pas la solution parfaite et immédiate, les débats qu’ils suscitent auront un effet durable sur les législations et les compagnies et que cela se traduira à terme en impact positif réel pour la jeunesse.
