Le jour où nous n’avons pas rencontré Ben Laden. Episode 2

Le lycée Vauban a organisé le 19 novembre le salon de la bande dessinée. Voici l’épisode 2 de l’interview de Jérémie Dres auteur des deux tomes de la BD Le jour où j’ai rencontré Ben Laden, qui est venu au lycée pour rencontrer les élèves et présenter son livre, et de Mourad Benchellali, un des personnages principaux de cette BD, qui nous a répondu par visioconférence.

A Mourad Benchellali : Comment les médias sont-ils arrivés à vous pour que vous puissiez décrire votre histoire et quand celle-ci a-t-elle été médiatisée ?

Ma rencontre avec les médias a très mal commencé. Un journaliste du Figaro se nommant Aziz Zemouri, attaqué notamment pour certains de ses articles en diffamation, est venu me voir, dès ma sortie de prison, en 2006 pour effectuer un portrait pour Le Figaro magazine. Je n’en avais pas du tout envie car je venais de sortir de prison et j’étais donc épuisé. Face à mon refus, il invite Nizar, avec qui je suis parti en Afghanistan, au restaurant à Vénissieux et Nizar lui raconte tout le parcours. Mais, le journaliste veut absolument faire l’interview avec moi car j’ai vu Ben Laden contrairement à Nizar. J’ai continué à lui répondre que je refusais compte tenu notamment de ses méthodes. Toutefois, il a quand même écrit et publié dans Le Figaro Magazine (n°19137, 11 février 2006), dont le titre est d’ailleurs J’ai rencontré Ben Laden, 1937. L’article était complètement fallacieux. J’étais fou de rage et j’en ai parlé à mon avocat qui connaît un journaliste à Libération. Peu après la publication de l’article du Figaro, on a fait la une de Libération dans un entretien où je raconte tout mon parcours.

A Mourad Benchellali : Comment arrivez-vous à dissuader des jeunes qui veulent faire le djihad de se radicaliser ?

Je n’ai pas de discours. J’ai toujours remarqué que l’important était la posture. En d’autres termes, si on s’érige en donneur de leçon quand on va voir une personne dont on suspecte la potentielle radicalisation, ça ne fonctionne pas. Moi, je me contente de raconter mon vécu sans détour, je ne suis pas là à dire ce qui est bien et ce qui est mal. Ensuite, je laisse la personne en déduire par elle-même les bonnes leçons à en tirer. En gros, je leur parle comme j’aimerais que l’on me parle. Pour l’anecdote, quand j’arrive à la prison de Fleury-Mérogis, la directrice de la prison me fait rencontrer l’aumônier de l’établissement : me prenant pour un radicalisé, elle se dit qu’il faut me déradicaliser. Je fais alors la connaissance de l’aumônier qui me fait la morale pendant deux heures sur la radicalisation. J’ai détesté ce moment-là. Je lui réponds qu’il ne sait pas si je suis radicalisé et que je n’aime pas qu’on me dise à ma place ce qui est bien ou mal car j’ai un cerveau et je peux le déduire par moi-même. Ainsi, je pense qu’il n’y a pas de techniques pour déradicaliser. J’apporte simplement des faits et souvent, ça fonctionne parce que les jeunes se disent que je leur apporte au moins une réalité.

Jérémie Dres (à droite) et de Mourad Benchellali (à gauche, sur l’écran) lors de leur entretien avec des élèves du lycée Vauban. Photographie C. Zaremba

A Mourad Benchellali : Compte tenu de votre vécu, pouvez-vous nous dire ce qui pousse certains jeunes à vouloir se radicaliser ?

Mourad Benchellali : Il y a plein de raisons. Il y une chose qui est sûr : un jeune voulant faire le djihad y voit son intérêt personnel. C’est-à-dire que nombreux de ces jeunes n’y éprouvent souvent pas un intérêt global ni une volonté de sacrifices pour autrui. Il y a par exemple des jeunes qui vont trouver dans le djihad un sentiment de toute puissance, un moyen d’exister, de jouer un rôle dans l’histoire, de défendre une cause, d’être valorisé par cette cause, d’appartenir à un groupe, ce qui est important à l’adolescence, de se sentir aimé, utile dans la société et d’avoir une idéologie. Ce sont souvent toutes ces raisons là qui se mélangent dans la tête des jeunes. Mais, il faut savoir aussi que ceux qui rejoignent le djihad ne sont pas uniquement des jeunes, il y a également des adultes. Chez les adultes, c’est un peu différent car ce sont des gens qui ont adhéré à une idéologie qui existe, qui est mortifère, radicale et basée sur la haine. Je pense qu’on peut sans exagérer faire l’analogie avec le nazisme, par exemple. Ils pensent que le djihad est une manière de purifier la terre des mécréants et du Mal donc pour eux, le djihad est une bonne chose : c’est pour Dieu et c’est quelque chose de religieux. Mais bon, comme je le disais, il y a autant de raisons et d’explications qu’il y a d’individus.

A Mourad Benchellali : Concernant les jeunes de votre quartier à Vénissieux, y en a-t-il eu beaucoup après votre expérience en Afghanistan qui ont eu aussi envie d’aller faire le djihad ?

Oui, il y en a eu mais je ne les ai pas rencontré directement. Par exemple, j’ai appris que certains de mon quartier sont partis en Syrie. Il y en a même un, connu, qui est mort dans un attentat suicide en Irak. C’était un jeune qui habitait pas loin de chez moi. Le problème est que les jeunes qui s’embrigadent dans le djihad ne le disent pas forcément et on ne s’en rend donc pas toujours compte. Tout ce que cela m’a évoqué m’a rappelé la nécessité de continuer à faire de la prévention et que de toute façon, que ce soit moi à mon petit niveau ou d’autres acteurs, on ne pourrait pas tout prévenir et tout empêcher. C’est notre modeste contribution dans un phénomène général et important et je l’ai toujours vu comme ça. Alors oui, il y a des jeunes qui ont été embrigadés par des proches et d’autres le seront de toute façon quoiqu’on fasse et je pense qu’il faut l’accepter. C’est comme le risque zéro face au terrorisme. Je pense que le terrorisme fait partie de nos vies et on fait notre maximum pour s’en protéger le plus possible.

Photographie d’un extrait de la page 188 du tome 1 du Jour où j’ai rencontré Ben Laden.

A Mourad Benchellali : Par rapport à la première page du livre, on voit une statue de Marianne qui tourne le dos au quartier des Minguettes et il y est même écrit : « Ici, les gens y voient comme un signe » : Pensez-vous que l’Etat français a une certaine responsabilité dans le désespoir qu’éprouvent certains jeunes et de fait, dans l’envie de certains d’entre eux de se radicaliser ?

On trouvait un peu cocasse cette histoire de statue à l’envers. Après, c’était pour l’anecdote mais, autant moi que Jérémie, on a essayé d’être dans la nuance. En d’autres termes, il ne s’agit pas de dire « les pauvres jeunes de banlieue sont persécutés, c’est pour ça qu’ils vont faire le djihad ». Je n’ai jamais eu ce discours-là. Je pense qu’il ne faut pas non plus victimiser les uns et les autres c’est-à-dire, que bien sûr que la pauvreté et l’absence de perspectives peuvent favoriser l’adhésion à une idéologie, mais ça n’explique pas tout. Ce n’est pas tous les jeunes de banlieue qui vont faire le djihad et la majorité heureusement s’en sort et surmonte ses difficultés. C’est le message le plus important à dire. Moi, je raconte l’histoire de mon quartier pour exprimer que ça m’a personnellement motivé dans mon envie de le quitter et de voyager. Cependant, je n’en fais pas non plus une raison ou une excuse en disant « mais vous voyez, moi j’ai grandi aux Minguettes, ce n’est pas de ma faute ». J’ai des voisins et des amis qui s’en sont sortis et ils n’ont jamais eu l’idée de rejoindre le djihad ou d’adhérer à l’idéologie islamiste, alors qu’on a grandi dans le même quartier donc, ce n’est pas non plus une raison.

A Jérémie Dres : Nizar a-t-il bien ou mal reçu la bande dessinée ?

C’est une bonne question effectivement car comme vous l’avez peut-être compris j’ai plus d’échanges avec Mourad qu’avec Nizar. Je ne pourrais même plus compter le nombre de fois où j’ai vu Mourad déjà pour faire le livre, pour en faire la promotion ou encore faire des interventions donc, on se voit souvent. A l’inverse, je crois avoir vu Nizar deux fois lors de deux gros entretiens pour faire le livre et c’était quasiment tout. Il s’avère qu’on a réussi à tout balayer de l’expérience donc, c’était quand même suffisant. Et après, on s’est vu un petit peu pour la promotion de la bande dessinée où il a joué le jeu, on a aussi fait quelques télévisions ensemble mais malheureusement, le résultat n’était parfois pas au rendez-vous. Et, ce n’est que dernièrement que j’ai vu Nizar pour le lancement de du tome 2 avec Mourad donc c’était un peu comme une exclusivité. On n’avait jamais vraiment fait ce format-là pour une rencontre. Il y avait Mourad et Nizar ensemble et aussi le spécialiste de Guantanamo d’Amnesty International puisque cela s’est déroulé au siège d’Amnesty. C’était vachement intéressant de la faire comme ça et j’y ai découvert, que Nizar n’avait jamais lu le tome 1, et, qu’il avait lu, par contre, le tome 2. Il n’a pas lu le premier tome parce que, son cerveau bloque au moment où il décide son fameux choix de départ vers l’Afghanistan. En effet, il s’en veut toujours autant. C’était trop douloureux pour lui de s’y replonger. En fait, il revoie de manière très précise ce moment là où il aurait pu dire « non ». J’aurais plutôt pensé que c’est Guantanamo qui aurait été plus dur pour lui finalement, mais non, j’ai été surpris. Sa famille a lu le tome 1, contrairement à lui et ils ont alors pu dire que ça coïncidait avec ce qu’il avait raconté. Par contre, comme je l’ai dit, il a lu le tome 2 et il l’a a priori bien reçu, comme Mourad.

Ce fut un moment intense pour ALETHEIA d’avoir pu recueillir le témoignage de Mourad Benchellali en compagnie de Jérémie Dres et pour les lycéens d’avoir pu s’entretenir avec eux afin d’en savoir plus sur les défis que posent la radicalisation, l’embrigadement effectué par les organisations terroristes, les conditions d’incarcération des prisonniers de guerre mais encore la manière dont il est possible de raconter une telle histoire qu’est celle de Mourad Benchellali.