Jean-Yves Le Naour, à la croisée des histoires et de l’Histoire

Jean-Yves Le Naour, historien, scénariste de films documentaires et de bandes dessinées a été invité au festival de la BD, organisé par le lycée, pour échanger avec les élèves sur la manière de créer une BD historique, l’organisation du travail avec le dessinateur, et expliquer comment se fait l’histoire. Retour sur la rencontre entre les élèves de Terminale et l’historien dans le cours de HGGSP.

L’histoire de l’histoire 

“L’histoire, c’est du débat”, commence-t-il. Du débat sur l’interprétation des faits, mais même quelques fois sur la définition même de l’histoire. Pour lui, cette dernière est surtout la compréhension du passé et son récit. L’historien, lui, a pour rôle de “regarder mieux le passé”, y poser un regard attentif et scruteur, pour y déceler ce qui fait toute sa complexité, et par après, le reconstituer. Tout le monde n’est pas d’accord sur l’interprétation que peut faire un historien des faits : à quel point peut-elle être fidèle à la réalité ? Ces dissidences se retrouvent dans l’histoire, chaque génération “inventant” sa propre histoire, et sa perception variant en fonction du temps. L’histoire n’est pas figée, elle n’est pas qu’une succession de faits et de dates, explique-t-il, elle recèle une part de relativité. 

L’historien présente l’exemple de la Première Guerre mondiale, qui selon les époques a été envisagée selon des angles diamétralement différents. Bien que les interprétations de l’histoire soient relatives, personne n’a tort, car c’est l’époque qui forge la conception d’un événement historique et le prisme à travers lequel elle va le lire. “Vous n’écrirez pas l’histoire comme vos parents, ou vos grands-parents…”, illustre-t-il. 

Jean-Yves Le Naour continue sa dithyrambe, en abordant la spécificité qui fait de l’histoire un domaine de recherche: “Il y a plein de tiroirs dans l’Histoire”, dit-il en précisant la majuscule. Lui a par exemple soutenu un doctorat sur la Première Guerre mondiale, dont la thèse se penche sur les questions de sexualité et de genre durant cette période. Il explique : “Il s’agit de sexe, d’avortements, de viols, mais pas que…”, soulignant à quel point un domaine de recherche peut être vaste et varié. 

Un travail mène à l’autre, semble dire Jean-Yves Le Naour lors de sa présentation en classe. S’il n’avait pas étudié les fusillés de la Grande Guerre, se serait-il penché sur la question de l’abolition de la peine de mort ? Il existe toujours des cohérences que l’on peut identifier a posteriori, un travail en entraînant un autre, tout comme une archive en mène à une autre. L’historien présente alors une anecdote pour illustrer son propos : lors de ses recherches pour sa thèse sur l’occupation française en Rhénanie dans les archives du Quai d’Orsay, il tombe sur de nombreux documents historiques tirés d’une campagne raciste contre les tirailleurs sénégalais et les soldats noirs dans l’armée française. Occupé par un autre sujet tout aussi passionnant, il met de côté ces dossiers, qu’il n’ouvre que deux ans plus tard, sa thèse terminée, et en rédige un livre sur la “honte noire”. 

Il explique le pouvoir de la presse qui permet, en recherchant sur une histoire précise, de tomber sur d’autres dont il ignorait tout auparavant. “Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?” se demande-t-il lorsque confronté à ces nouveaux sujets de recherche. 

Ma petite voyante 

“L’historien doit être détective.” énonce-t-il de sa voix énergique. Il est essentiel dans le travail de recherche d’inventer ses sources, en ayant une idée de comment trouver ce que l’on cherche. “Comment je vais trouver ci, comment je vais trouver ça…”, l’historien doit se projeter et aller jusqu’à imaginer où trouver des documents précieux pour ses recherches. 

Intrigué par un article mentionnant une jeune voyante en Vendée pendant la Grande Guerre, dont le récit semble extrêmement similaire à celui de Jeanne D’Arc, il est essentiel pour lui de se laisser à imaginer ses sources afin d’en savoir plus sur elle. Lui ayant été refusé l’accès aux archives de Poitiers, il réfléchit. Certains fervents groupes religieux voulaient la reconnaître comme sainte, il existait donc peut-être une archive au Vatican sur elle et l’essai de sa canonisation. Il parvient en suivant ses déductions ainsi à mettre la main sur plus d’informations sur “sa petite voyante”, comme il l’appelle affectueusement. 

Au milieu de la Grande Guerre, elle aurait ainsi aperçu le Christ dans un champ, qui lui aurait demandé de faire parvenir un message au président de l’époque, Raymond Poincaré, afin de bouter les Allemands hors de France. Grâce au soutien de fervents groupes religieux, elle lui présenta son message : mettre le Sacré-Coeur sur le drapeau tricolore. Malheureusement pour elle, il ne le fit pas, mais Jean-Yves Le Naour explique que de nombreux soldats portaient tout de même l’emblème du Sacré-Coeur dans leurs habits. Et tout cela n’était pour l’historien uniquement parti d’un tout petit article qui la mentionnait en partie. 

“Un historien a besoin d’archives”, dit-il, “sinon ça reste à l’état d’histoires anecdotiques. Si vous n’avez pas d’archives, vous tombez en panne.” L’auteur de fiction peut rester chez lui, cloîtré dans son bureau. Mais l’historien, lui, doit constamment bouger et chercher dans les bibliothèques et les archives. 

Sexualité dans les tranchées 

Dans la classe, un doigt se lève et pose alors une question qui semble couler de source : comment, pour soutenir sa thèse,  trouver des archives sur la sexualité pendant la Première Guerre mondiale ?

Il en existe plus que l’on ne le croit, commence-t-il. La plupart du temps il s’agit de sources indirectes, comme des lettres aux épouses, des journaux intimes à l’avant comme à l’arrière, des poèmes, des journaux de tranchées (chaque division avait son petit feuillet: Le Poilu enchaîné, Rigolboche, Le Petit colonial, etc.). 

“Il faut tout lire”, dit-il, car la sexualité relève du domaine de l’affect, et non des faits. Malgré cela, il existe des sources intéressantes sur lesquelles Le Naour a basé une partie de ses recherches : un poème sur la masturbation, un lapsus dans une lettre (“ton mari qui ne sexe de penser à toi”), des lettres clairement érotiques (un homme racontant son rêve sur elle à sa femme) qui témoignent de “deux personnes qui s’aiment et qui essaient de sublimer leur souffrance”, jusqu’à s’envoyer des poils pubiens. 

Cependant pour des sujets plus sensibles tel que l’avortement, les dossiers médicaux sont parfois très difficiles d’accès, sachant qu’il faut 100 ans avant que ceux-ci ne passent dans le domaine public. Les dossiers ne sont ainsi pas accessibles facilement. “Mais je les aurai.”, dit-il, déterminé. 

Et les coloniaux dans tout cela ? Il existe des archives coloniales, comme à Aix-en-Provence, où subsistent des milliers de lettres épluchées pendant la guerre par les autorités françaises, afin de vérifier qu’ils n’émettent aucune critique contre le régime ou qu’ils n’expliquent leurs conditions en dehors du pays. Il existe plusieurs preuves selon lesquelles de nombreuses relations entre femmes blanches et soldats noirs ont existé, puisque, selon Jean-Yves Le Naour, “la découverte de la France passe à travers les femmes”. 

Relation ambiguë entre témoin et historien 

Une autre question fuse : a-t-il été sur le terrain, et interrogé de vraies personnes ayant vécu ce qu’il décrit ? 

Lorsque dans les années 1995-1996 il commence la rédaction de sa thèse, le recours à des témoins lui semblait intéressant mais bien trop intime. La pudeur le retenait, car la seule fois où il avait essayé de contacter un enfant né d’une relation entre un père allemand et une mère française, la personne lui avait “raccroché au nez”. Elle avait en fait changé de nom, enfoui une part de son passé que l’historien venait remettre au premier plan. Depuis, il se l’est interdit. 

Malgré tout, le témoignage est l’une des sources les plus importantes. Mais une question se pose toujours : qui a raison, le témoin ou l’historien ? Le témoin a sa propre expérience, tandis que l’historien a un ensemble de faits. (Le Poilu Show, spectacle présenté à l’amphithéâtre, illustre cette bataille de légitimité entre un professeur et un poilu.) Il est aussi essentiel de se prémunir contre les dissidences, et de « passer le témoignage à la moulinette de la critique”, en le comparant à d’autres témoignages, d’autres archives, etc. 

Y a-t-il eu des histoires d’amour entre soldats ? 

Avec cette question se pose celle des sources qui pourraient porter de telles histoires. L’historien explique que c’est dans les rapports de jugements de soldats qu’il est plus probable de trouver de telles histoires. “L’homosexualité n’est pas contemporaine, il y en avait dans les tranchées”, dit-il. Mais le manque de privé amenait des difficultés à l’exécution de telles relations, le contexte ne s’y prêtant pas. 

A-t-il quelque fois été touché par les archives, les histoires qu’il lisait ? 

“On travaille sur de l’humain, sur une histoire pas si éloignée que ça.”. Il y a de fait une part d’affectif qui entre en compte, et qui est très touchant. “On sourit et on pleure, très souvent.”, témoigne Jean-Yves Le Naour, car “on touche à la condition humaine”: la souffrance est la même et on peut être touché aujourd’hui par des textes d’il y a 10 000 ans.