L’écrivaine, poétesse, essayiste, philosophe, professeure de philosophie à Montréal, chroniqueuse littéraire et scénariste Maya Ombasic est venue au lycée Vauban la semaine du 20 janvier 2025 pour rencontrer les élèves du collège et du lycée ainsi que pour donner une conférence ouverte au public. Elle a parlé à ALETHEIA de ses œuvres, de son parcours et de ses inspirations.
Valentina V. : Votre récit Mostarghia, paru en 2016, aborde la maladie qui a tué votre père, sa nostalgie viscérale envers Mostar, sa ville natale. Son titre s’inspire d’ailleurs du film Nostalghia de votre réalisateur préféré, Andreï Tarkovski. Comment expliquez-vous que cette nostalgie l’a tué et que vous l’avez surmontée et y avez survécu ? Pensez-vous avoir fait preuve de résilience ? Comment expliquer cette différence, en réalité, entre la perception de votre père et la vôtre ?
Maya Ombasic : Dans un premier temps, je pense que le fait d’avoir été, en quelque sorte, cheffe de famille, a rapidement renversé les rôles. Comme mon père dépendait beaucoup de moi et de mes traductions, j’ai dû jouer au parent, et quand on a le rôle du parent, on n’a pas le droit de faillir, il faut être à la hauteur de la responsabilité. Et comme j’étais devenue malgré moi le capitaine du navire, je n’avais ni le temps, ni l’espace ou le luxe pour couler, il fallait que le bateau avance. Donc, c’est ce qui explique la résilience et même la survie du clan et de moi-même, de toute la famille. Ensuite, c’était un choix éclairé. Quand nous sommes arrivés au Canada et que je voyais mon père couler davantage parce qu’il avait refusé de s’adapter et d’être assimilé, j’ai compris, et j’avais dix-neuf ans, que c’était une question de choix. Si je ne coupais pas le cordon entre nous, j’allais couler avec lui. Je me souviens très bien qu’à un moment donné, je l’ai regardé, et je me suis dit : c’est toi ou moi 1. Il fallait que je le laisse, je ne pouvais plus rien pour lui.
Valentina V. : Vous parlez du rôle de la philosophie et de la littérature dans votre « reconstruction » et la reconstruction de votre identité en tant que réfugiée. Pourquoi vous ont-elles aidé plus que d’autres dans ce processus ?
Maya Ombasic : La philosophie étant une branche qui pose des questions mais qui n’a pas de réponses définitives, c’était le seul lieu où j’avais l’impression d’avoir un espace où il était permis de poser ces questions que je n’avais pas eu le temps ni l’espace de poser. Jeune adulte, je ne pouvais parler à personne et je n’avais nulle part où, simplement, poser la question du sens de ce qui était en train de nous tomber sur la tête. Et lorsque j’ai découvert la philosophie, je me suis dit : « Voilà un espace où l’on peut tout simplement demander ce qu’est le sens de la vie ». Donc, je pense que la philosophie m’a aidée parce que c’est un espace dans lequel les questions existentielles ont toute leur place.
Valentina V. : Dans votre ouvrage Femmes Philosophes : 21 destins de combattantes, vous écrivez, à la première personne du singulier, le parcours et la spécificité de chaque femme philosophe que vous avez choisie. Pourquoi avoir choisi le point de vue interne ? Vous êtes-vous identifiée à certaines des ces philosophes ? Certaines vous ont-elles marqué plus que d’autres ? Si oui, pourquoi ?
Maya Ombasic : Premièrement, j’ai l’impression que, quand j’écris « je », cela sonne plus juste, et j’ai l’impression d’entendre davantage ma voix. Ensuite, j’écris à la première personne du singulier parce que c’est plus incarné. Quand j’écris à la troisième personne, il y a une sorte de distance avec la philosophe, alors que quand j’écris en utilisant le « je », j’ai l’impression que ma part de subjectivité réussit à incarner les éléments biographiques de chaque femme. Et évidemment, en écrivant à la première personne du singulier, je me sens beaucoup plus proche de leurs parcours. C’était donc un défi pour moi de rentrer dans chaque vie, chaque personnalité pour ensuite donner naissance à une voix qui se donne pour mission de les incarner et de les faire vivre dans la tête des lecteurs.

Valentina V. : L’arrivée au pouvoir de Donald Trump, le nouveau président américain, marque une période complexe pour les immigrants et les réfugiés. Celui-ci souhaite annexer le Canada pour en faire le 51ème État américain. Le Canada étant le pays dans lequel vous vous êtes exilée après la Suisse, et dans lequel vous vivez et enseignez la philosophie, je me permets de vous demander ce que vous pensez et ressentez par rapport à l’opinion de 65% des Canadiens, qui sont favorables à l’annexion du Canada par les États-Unis.
Maya Ombasic : C’est bien que vous parliez du ressenti, parce que c’était d’abord une réaction émotionnelle. La première chose qui m’a traversé la tête, c’est : « Oh, non, un autre exil ! ». Je me suis dit que je n’avais plus d’énergie. Mais c’est vraiment ce qui m’est passé par la tête. Puis, en parlant avec une amie, elle m’a dit qu’elle pensait avoir fait le bon choix en s’exilant au Canada, comme moi, mais que finalement nous aurions dû choisir l’Australie parce que ce pays n’a pas de voisins… Dans un premier temps, c’était ma réaction émotionnelle, mais à froid, cela m’inquiète parce que, si à chaque fois qu’une grande puissance se dote d’un pouvoir militaire et économique semblable à celui des États-Unis, va-t-on passer le reste de notre existence sur Terre à redessiner les frontières ? Je ne sais pas. Il me semble que l’on va créer un précédent qui n’aura plus de fin. Est-ce que, par la suite, la Chine va annexer Taiwan ? Que va-t-il se passer entre le Pakistan et l’Inde ? Il y a toutes sortes d’endroits dans le monde où les frontières sont problématiques. Donc, ce qui me fait peur, c’est le monde dans lequel nous allons entrer. Est-ce que cela veut dire qu’il y aura plus de conflits ? Mais, en même temps, si un géant écrase tout le monde en annexant tout ce qui lui passe par la tête, va-t-il éviter d’autres conflits ? Je ne sais pas, cela me fait très peur. Je vois des ami.es et d’autres individus au Canada qui ne croient pas au fait que Donald Trump annexe le Canada, parce que le Canada est un pays avec une Constitution, ses propres lois, c’est un État de droit. Mais qu’est-ce que cela veut dire aujourd’hui ? Je pense que les gens sont tellement abasourdis par cette idée qui vient d’apparaître qu’ils n’en sont toujours pas revenus, il sont toujours dans le choc. Je lis des articles, je m’intéresse à la situation parce que c’est mon pays, et je me demande quelle position politique nous allons adopter face à cette menace qui est plausible, mais qui va devenir possible. Ce que je pense, et j’espère ne pas me tromper, c’est que lors de ce mandat, donc pendant les quatre prochaines années, Donald Trump va annexer le Groenland et le Panama, et qu’ensuite, il va prolonger son mandat de quatre ans et annexer le Canada. Comme je vous dis, j’espère me tromper.
Je me souviens qu’il y a environ deux ans, j’en parlais avec la même amie dont je vous ai parlé. Elle me disait : « Qu’est-ce que tu en penses ? Regarde ce qu’il se passe avec la Russie ». Tous les yeux étaient tournés vers l’Europe, la Russie et l’Ukraine. Et je lui ai rappelé qu’avec la Russie, nous avons une frontière au Canada. Elle a réfléchi et m’a demandé si je pensais que c’était une menace, et je lui ai dit que c’était évidemment une menace. Nous avons aussi, au Canada, une frontière avec les États-Unis. Et le Canada étant un pays pacifique qui n’a jamais beaucoup investi dans le militaire, quarante millions de Canadiens ne pourront jamais se défendre ni contre la Russie, ni contre les États-Unis. Il suffit donc de créer un conflit, ce que les États-Unis savent faire à merveille pour l’avoir fait un peu partout dans le monde en faisant agir la CIA et en renversant les gouvernements en promouvant des jolies valeurs occidentales démocratiques. J’entends souvent des arguments comme : « Les États-Unis sont quand même la plus grande démocratie au monde avec une Constitution ». Mais regardez l’Allemagne nazie, Hitler a été démocratiquement élu, il avait tous les pouvoirs de son côté. Il n’y avait pas de contre-pouvoirs. Aujourd’hui, Donald Trump a tous les pouvoirs. Je ne vois pas ce que l’on peut lui mettre comme freins. Qui va se mettre devant lui ? Les médias sont déjà instrumentalisés, il a crée son propre réseau social, ses propres médias, sa cryptomonnaie… Cette situation fait vraiment peur. J’ai l’impression d’être dans une dystopie, mais c’est une dystopie.

Valentina V. : Nancy Huston, votre « canadienne préférée », écrit dans son essai L’espèce fabulatrice, que : « En se présentant comme une fiction, en nous permettant de la choisir, la littérature nous dégage, un temps, des obligations et contraintes, des innombrables fictions subies ». Que pensez-vous de cela ?
Maya Ombasic : La littérature serait peut-être le seul endroit où l’on peut être inventifs et ne pas subir les contrats du politique, par exemple. Mais même par rapport à cela, est-ce que la littérature est pertinente et va être pertinente sur le grand échiquier géopolitique ? Aux États-Unis, en parlant de contre-pouvoirs, va-t-on entendre ces voix là ? La littérature est une arme, mais est-ce qu’elle a un poids ? Je ne sais pas, je commence à perdre la foi dans la littérature, parce que si on regarde l’échiquier géopolitique, qui pense à la littérature ? Quel poids la littérature pourrait-elle avoir ? Je suis pessimiste, en fait. Je pense que la littérature est essentielle pour la culture, pour l’esprit, pour tout. Si on ne veut pas être des animaux, pour moi, c’est la seule voie qui va nous élever. Mais concrètement parlant, elle ne sert à rien sur le plan géopolitique. Qui va entendre un écrivain dire qu’il est bien d’avoir un contre-pouvoir ? Les grandes puissances s’en fichent, malheureusement. Il faut redéfinir la figure de l’écrivain, de l’intellectuel et son importance dans l’espace public.
Valentina V. : Que vous a apporté la littérature ? A-t-elle été utile dans votre parcours personnel ?
La littérature m’a été salvatrice, elle m’a sauvé la vie. Je ne sais pas comment je m’en serais sortie autrement. Si je n’écris pas, je ne vis pas. Il est clair que, pour moi, elle a été la voix du salut, et tant mieux si je peux continuer à écrire et à régurgiter le monde à ma façon grâce à la littérature.
Valentina V. : Suivez-vous la pensée de Rilke, pensez-vous que l’écriture, si elle n’est pas un besoin vital, est superficielle ?
Maya Ombasic : Oui. Absolument. Et je reconnais assez rapidement les gens qui n’écrivent pas avec leurs tripes. C’est une question des deux premières lignes, je dirais, même des deux premières pages, même si maintenant on passe au suivant plus rapidement. Il n’y a pas de ce que j’appelle l’émanation , il n’y a rien qui émane, qui transcende. C’est du nombrilisme : je me penche sur ma petite vie, je me mets à la fenêtre, je fume une cigarette, et j’y pense…
Valentina V. : Nancy Huston parle du roman, mais vous avez exploré d’autres genres de la littérature. Vous avez écrit un essai, un recueil de poèmes,… Votre « colonne vertébrale » reste-t-elle le roman ou préférez-vous un genre littéraire particulier ?
Maya Ombasic : Non, j’explore. L’essai n’était pas quelque chose qui me passait par la tête, on me l’a commandé. Et je me suis rendue compte que mes chroniques en tant que journaliste étaient le début d’un essai. Donc, j’ai tout rassemblé et l’éditeur m’a dit de trouver la pensée qui traversait toutes mes chroniques, qui se dégageait. J’ai commencé à écrire un essai et j’y ai pris goût. Donc, j’ai hâte de terminer mon prochain roman pour passer à l’essai, et j’ai comme l’impression que les prochaines années vont plutôt être peuplées d’essais.

Valentina V. : Quel(s) individu(s) admirez-vous particulièrement, que ce soit dans votre vie personnelle ou professionnelle ?
Maya Ombasic : À chaque étape de la vie, il y a toujours quelqu’un d’important et des personnes clés que nous rencontrons pour des raisons précises, et quand on regarde en arrière et qu’on voit leur importance, on se dit que ces rencontres étaient cruciales. C’est cette série de rencontres qui fait ce que nous sommes aujourd’hui. Des auteurs, il y en beaucoup, je ne peux pas tous les citer : Nancy Huston la première, les philosophes, je ne dirais pas tous, mais tout le courant, on pourrait dire, de la philosophie grecque. J’ai du mal à contenir, à choisir, parce que j’ai de l’intérêt éclaté. Il est différent selon les lieux, les langues, les moments de vie, l’âge. Je sais que dans la vingtaine, je lisais beaucoup les écrivains latino-américains. Dans la trentaine, c’était autre chose, j’aimais beaucoup plus l’autofiction, j’allais voir ce qui se passait un peu partout. En ce moment, j’aime beaucoup plus les essais que les romans. Donc, ça varie et les gens arrivent, repartent ou restent, et c’est cela qui fait que je suis comme je suis aujourd’hui.
Valentina V. : Ma dernière question porte sur le thème retenu cette année par l’Agence pour l’Enseignement Français à l’étranger (AEFE) : la francophonie, dont vous allez également parler durant votre conférence. Que vous a apporté la langue française, que représente-t-elle pour vous et comment appréhendez-vous votre apprentissage de cette langue ?
Maya Ombasic : Elle représente pour moi la libération, une possibilité d’être multiple, en tous cas d’être autre, dans un premier temps. Pendant les premiers mois qui ont suivi mon arrivée en Suisse, j’ai eu un rapport assez problématique avec la langue française. Je me suis refusée à tout apprentissage. On avait ce que l’on appelle les classes d’accueil, dans lesquelles on se retrouvait avec les enfants qui ne parlaient pas le français, donc les portugais, les chinois, les taïwanais, les thaïlandais, je me souviens. Les premiers cours, c’était les Nations Unies. J’avais comme une espèce de réticence. De toute façon, la température de mon âme était la nostalgie. Je voulais retrouver mes ami.es, je ne voulais rien savoir du monde extérieur, donc le français ne m’intéressait pas. Mais, ce que j’ai compris pas la suite, c’est que j’étais comme une éponge qui a simplement absorbé tout cela et qu’un jour, littéralement du jour au lendemain, je me suis mise à parler français comme je vous parle français aujourd’hui. Je me suis réveillée, j’ai commencé à écrire et à lire à l’école. C’est étonnant, mais j’étais plus jeune que mon frère et les enfants jeunes apprennent plus facilement les langues. Pour moi, ça s’est passé comme cela : une espèce de renversement du jour au lendemain.
La langue française, outre le fait qu’elle a été la langue de mon éducation par la suite, est une langue qui m’a aussi permis de mettre une espèce de distance avec mon père, ma famille et de me penser autrement. Ces éléments et personnes dont je me suis mise à distance étaient douloureux, chargés de sens, d’émotion, de nostalgie, de toutes sortes de souvenirs, finalement. Et le français était comme la possibilité de raconter cette histoire douloureuse dans une autre langue et, en se racontant dans une autre langue, non seulement j’ai mis une distance, mais cela m’a aussi permis de concevoir que l’on peut être multiple. En nous racontant dans une autre langue, on voit très bien que nous ne sommes pas obligé.es d’avoir une seule identité. Pour moi, c’est une libération.
Je pense aussi que je préfère écrire en français parce que cette langue m’a donné la possibilité de me reconstruire plus que si j’avais écrit dans ma langue maternelle, le serbo-croate. Tout d’abord, ma famille immédiate, comme mon père et ma mère, ma mère maintenant un peu plus que mon père, n’avaient pas accès à cette langue. Et le fait qu’ils n’y aient pas accès, par choix dans le cas de mon père, m’a aussi permis de grandir loin de leur regard. Mais il est vrai que j’ai comme l’impression, par exemple dans le lien que j’ai avec ma mère, qui est une relation compliquée, que ce que je lui revendique, c’est la possibilité d’être différente. C’est Maya en français, à laquelle elle n’a pas nécessairement accès. Son accès à moi passe par le serbo-croate. Elle me voit d’une certaine façon, dans une certaine langue, à partir d’une certaine expérience. Et dans cette relation conflictuelle, je n’arrête pas de lui dire : « Mais je ne suis pas cela ! Je suis autre, et tu me vois à travers quelque chose qui ne me représente pas nécessairement aujourd’hui. ». Comme ma mère n’a pas accès à la langue comme vous et moi, toutes les nuances de moi en français lui échappent. Cette frustration que je ressens avec elle va d’ailleurs au-delà de la relation mère-fille, qui, par définition, est à mon avis l’une des relations les plus compliquées qui existent, car les filles sont, charnellement parlant, une extension de leur mère. Il faut mettre une distance : je suis moi et tu es toi, et c’est très difficile. Je me dis donc que c’est peut-être par la langue que j’ai essayé de lui dire que je me détachais d’elle. En m’attachant à une autre langue, le français, j’ai créé un autre « moi » auquel elle n’a pas accès. Je décrirais par ailleurs la relation que j’entretiens avec ma mère comme beaucoup plus compliquée que celle que j’ai entretenue avec mon père. Mon père est un personnage compliqué, vous l’avez compris. Mais le fait qu’il soit mon père n’a rien à voir parce que je suis venue au monde, façon de parler, de sa côte, donc notre lien était beaucoup moins viscéral. La relation que j’ai entretenue avec ma mère est la relation la plus compliquée de ma vie… Et c’est pour un autre livre !
Valentina V. : Merci beaucoup !
Maya Ombasic : Je t’en prie ! Merci à toi !
Valentina V.
Photographies : Valentina V.
- Voir Mostarghia, Maya Ombasic (2016) : « Un jour, fatiguée de porter ton monde sur mes épaules, je te regarde droit dans les yeux : “L’un de nous deux doit partir pour que l’autre vive en paix.” L’équation est simple. » ↩︎
