Entretien avec André Comte-Sponville : un philosophe en quête du bonheur ?

Le jeudi 12 octobre 2023, l’École et Lycée Français du Luxembourg Vauban a eu le plaisir d’accueillir le philosophe et enseignant André Comte-Sponville pour deux conférences, la première réservé aux lycéens sur le thème du bonheur et l’autre ouverte au public sur l’amour. André Compte-Sponville nous a fait l’honneur d’accepter un entretien pour ALETHEIA, pour répondre à des questions sur son domaine de prédilection qu’est la philosophie.

Imrane A. – Bonjour Monsieur Comte-Sponville ! Je vous souhaite la bienvenue au sein de notre établissement !   

André Comte-Sponville – Merci !  

Imrane A. – Vous êtes philosophe et penseur et votre œuvre vise à rendre la philosophie compréhensible et pertinente pour un large public, en explorant des thèmes tels que la sagesse, la morale et le sens de la vie. Vous êtes également professeur de philosophie et auteur de plusieurs ouvrages à succès. J’espère vous avoir correctement présenté ?   

André Comte-Sponville – Très bien ! Pas de problème !  

Imrane A. – Ma première question est la suivante : comment et pourquoi vous êtes-vous orienté vers la philosophie ?  

André Comte-Sponville – D’abord parce que cela m’a passionné. J’ai un de mes amis médecin passionné de philosophie, qui, quand ses confrères médecins lui demandent : « Mais pourquoi t’intéresses-tu tellement à la philosophie ? », leur répond : « Parce que c’est très intéressant. ». C’est une discipline passionnante, et à mon goût, la plus intéressante de toute. C’est une discipline qui nous aide à vivre mieux. Très vite dans mon enfance, je me suis aperçu que j’étais peu doué pour la vie, et qu’inversement au lycée en terminale, je me suis découvert, par les notes que j’obtenais, assez doué en philosophie. Et donc quand on est davantage doué pour la pensée que pour la vie, il y a quelque logique à mettre, si j’ose dire, sa puissance de pensée au service de sa faiblesse de vivre.

Imrane A. – Justement vous parlez de « grands esprits » : qui est votre philosophe préféré ? Celui qui vous a le plus inspiré, et influencé peut-être.  

André Comte-Sponville – Il ne faut pas confondre le philosophe préféré et celui que j’admire le plus. Les plus grands philosophes, à mon sens, de tous les temps sont Aristote pour l’Antiquité et Emmanuel Kant pour les temps modernes. Mais je ne suis ni aristotélicien ni kantien. Pas du tout. Pour moi, le plus beau livre de philosophie, de tous les temps, dans toutes les langues, est les Méditations métaphysiques de Descartes. Mais je ne suis pas cartésien. Inversement, je me sens beaucoup plus proche d’Épicure, de Spinoza, et plus encore de Montaigne, d’ailleurs Montaigne m’a aidé à prendre mes distances vis-à-vis d’Épicure et de Spinoza. Donc ceux que j’admire le plus, les plus grands à mon sens sont Aristote, Descartes et Kant. Ceux dont je me sens le plus proche sont Épicure, Montaigne, Blaise Pascal. Blaise Pascal que j’adore mais qui m’est philosophiquement éloigné puisqu’il est chrétien et que je suis athée, mais je me sens psychologiquement très proche de lui. Il y a donc Épicure, Montaigne, Pascal et Spinoza. Et puis, parmi les contemporains, je peux citer Marcel Conche qui a été mon maître, ou Clément Rosset qui a été un de mes amis.

Imrane A. – Quelles sont les principales idées ou concepts philosophiques qui vous ont le plus influencés dans votre propre parcours philosophique ? 

André Comte-Sponville – J’ai beaucoup travaillé autour de l’idée de désespoir finalement. Je pense qu’il y avait en moi quelque chose d’un peu sombre, d’un peu anxieux. Et puis comme j’ai compris, la formule de Spinoza que j’ai le plus souvent cité, de toutes les phrases que j’ai citées dans ma vie, c’est une formule de Spinoza dans l’Ethique qui écrit « Il n’y a pas d’espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir. » L’élève, qui espère être reçu au bac, il a peur de le rater, c’est inévitable. S’il a peur de le rater, il espère être reçu, c’est inévitable. Et donc, j’en ai conclu que le sage, la sagesse c’est la sérénité l’absence de crainte, s’il ne craint rien, comme il n’y a de crainte sans espoir ni d’espoir sans crainte, c’est qu’il n’espère rien. Et donc, j’ai essayé de comprendre le désespoir non pas au sens de malheur, de la dépression, du suicidaire, d’un désespéré qui se tire une balle dans la tête mais à ce que j’ai appelé un gai désespoir. Le désespoir de celui qui n’a plus rien à espérer, parce que cette vie telle qu’elle est, lui suffit. Donc, je suis passé de la notion banale de désespoir comme l’extrême de la tristesse au contraire à ce que j’appelle un gai désespoir qui est plutôt une marque de sagesse, parce qu’au fond je pense qu’il y a bien quelque chose de désespérant dans la condition humaine, bah oui puisque l’on meurt. Et pour l’athée que je suis si, après la mort, il n’y a rien, la condition humaine est désespérante. Donc, je pense que Pascal, Kant, Kierkegaard avaient raison de dire qu’un athée désespéré ne peut pas échapper à une part de désespoir. J’en suis d’accord, leur erreur, pour moi, c’est d’avoir confondu le désespoir et le malheur. Parce que de même que l’espoir n’est pas du tout la même chose que le bonheur, il s’en faut de beaucoup, parce que tant qu’on espère être heureux, tant qu’on espère le bonheur c’est qu’on n’est pas heureux. De même que l’espoir n’est pas la même chose que le bonheur, de même le désespoir n’est pas la même chose que le malheur, et donc j’ai entrepris d’évoquer tout à l’heure d’espérer un peu moins pour aimer et pour agir un peu plus.  

Imrane A. – Vous avez créé un concept philosophique appelé « l’insistantialisme ». Pouvez-vous nous en parler ? En quoi consiste-t-il ?  

André Comte-Sponville – C’est un peu compliqué, c’est un concept que j’objecte à l’existentialisme de Sartre notamment. Ce que les existentialistes appellent l’existence, c’est le fait d’être toujours en avant de soi, toujours au-delà, de se transcender perpétuellement. Ce que j’appelle l’insistantialisme, ce n’est pas le fait d’être dehors, c’est le fait d’être dedans. Nous sommes dans la nature, dans le monde, il s’agit d’insister. Autrement dit, c’est une façon de penser une sagesse qui serait celle de la puissance d’exister et d’agir, comme dit Spinoza. Ce que j’appelle insister, c’est cela, développer sa puissance d’exister et d’agir plutôt que de prétendre se transcender. C’est une sagesse, une philosophie, de l’immanence, pour dire le mot technique, opposer une philosophie de l’immanence à des philosophies de la transcendance, et donc ce que j’appelle l’insistance, persévérer dans l’être comme dit Spinoza, insister, persévérer, c’est habiter l’immanence. De même que l’existence des existentialistes c’est une façon de se vivre dans la transcendance.  

Imrane A. – L’on vous considère souvent comme un philosophe humaniste, matérialiste. Comment appréhendez-vous ces catégorisations ?  

André Comte Sponville – Alors je suis un philosophe matérialiste au même sens qu’Épicure, rationaliste au même sens que Spinoza, et humaniste au même sens que Montaigne. Qu’est-ce que cela veut dire pour aller très vite ? Qu’est-ce que c’est qu’être matérialiste au même sens qu’Épicure ? Être matérialiste au sens philosophique du terme, c’est penser que tout est matière ou produit de la matière. C’est penser qu’il n’existe que des êtres matériels, et donc il n’y a pas de Dieu immatériel, qu’il n’y a pas d’âme immatérielle, et que donc ce qui pense en vous par exemple, ce n’est pas un esprit matériel, c’est un cerveau, et le cerveau bien sûr il est aussi matériel que n’importe quel organe, plus complexe, mais aussi matériel que n’importe quel organe. Être matérialiste c’est cela, et en ce sens, je suis matérialiste, je ne crois pas en l’âme, je ne crois pas en un esprit immatériel, je ne crois en aucun Dieu, etc. Et cela a une conséquence éthique importante, c’est que si je suis mon corps, la mort de mon corps, la mort de mon cerveau, c’est ma disparition. Et donc, on retrouve ce qu’il y a de désespérant dans la condition humaine pour les athées. Tant quoi le matérialisme débouche au fond sur l’athéisme. Qu’est-c’est qu’être rationaliste au sens de Spinoza ? C’est penser que tout est rationnel. Tandis que tout peut s’expliquer en droit, en pratique on a raisonné à tout expliquer. Tout peut s’expliquer rationnellement, même si en pratique on n’y arrive jamais. Bref, il n’y a pas d’irrationnel. Par différence avec le déraisonnable, qui n’existe que trop. Des tas de choses sont déraisonnables, il n’y a rien d’irrationnel. Un bon exemple c’est la folie. La folie est l’élément déraisonnable, celui qui vous dit « Je suis Napoléon », ce n’est pas raisonnable de penser aujourd’hui qu’on est Napoléon. Mais c’est rationnel, parce qu’il y a des causes. Alors si la folie était irrationnelle, la psychiatrie serait impossible. La psychiatrie c’est l’étude rationnelle de la folie comme processus déraisonnable mais rationnel. Voilà, donc être matérialiste c’est penser qu’il n’y a pas de substance immatérielle, être rationaliste c’est penser que rien n’est irrationnel. Et puis être humaniste, mais au sens de Montaigne, ce n’est pas célébrer la grandeur de l’homme, qui est une autre conception de l’humanisme. C’est plutôt nous pardonner, comme dirait Voltaire, nous pardonner mutuellement nos faiblesses et nos erreurs. Ce que j’appelle un humanisme de la miséricorde, qui consiste non pas à célébrer perpétuellement la grandeur de l’Homme, non pas à croire en l’Homme avec un grand H comme on dit souvent un peu niaisement, mais au contraire à pardonner aux humains le peu qu’ils sont et le peu dont ils sont capables.  

Imrane A. – En tant que philosophe, mais aussi en tant que témoin de mai 68, comment voyez-vous l’évolution du politique dans la société française durant les dernières décennies ?  

André Comte-Sponville – Moi je suis un progressiste, donc je pense qu’en gros les choses tendent à s’améliorer, et que, par exemple, on vit beaucoup mieux en France aujourd’hui que dans ma jeunesse. En plus non seulement on vit mieux matériellement, le niveau de vie a à peu près doublé, ce n’est quand même pas rien, on est mieux logé, mieux nourri, mieux vêtu, on a plus de vacances, on vit plus longtemps, plus longtemps de 10 ou 15 ans de plus, donc ce n’est vraiment pas rien. Il y a, donc, incontestablement des progrès dans ce domaine. S’agissant de la vie politique, c’est un petit peu différent. Alors, après chacun à tendance à voir midi à sa porte, sincèrement je ne suis pas très fier de mes opinions politiques de l’année 68. Je criais comme tout le monde « CRS SS ! », ce qui est quand même le mot d’ordre le plus bête qu’on ait jamais crié. Un peu comme ceux qui crie « On déteste la police ! ». Donc, ça me permet de leur pardonner leur bêtise puisque j’ai tenu le même genre de discours idiot. Ce qui me gêne aujourd’hui c’est plutôt la montée des haines. Mais peut-être que j’ai oublié à quel point on était capable de haine aussi à l’époque. Mais je suis frappé de voir comme les débats politiques sont toujours empreints de polémiques haineuses. C’était peut-être déjà vrai à l’époque. Enfin bref, ce qui me gêne un peu dans la vie politique actuelle, c’est qu’on a le sentiment que pour la plupart des gens de gauche pour être de droite, il faut être soit un salaud soit un imbécile, et que pour la plupart des gens de droite pour être de gauche, il faut être soit un imbécile soit un paresseux. Sincèrement la chose a une faible plausibilité, il y a des tas de gens de droite qui ne sont ni des salauds ni des imbéciles, j’en connais plusieurs, et il y a des tas de gens de gauche qui ne sont ni des imbéciles ni des paresseux. Et pourtant c’est le sentiment qu’ils ont. Et du même coup, on a le sentiment qu’une partie de la gauche ne sera satisfaite que lorsque la droite aura disparu, c’est-à-dire jamais, et qu’une partie de la droite ne sera satisfaite que lorsque la gauche aura disparu c’est-à-dire jamais. Et donc, la France tend à vivre en état de guerre civile. J’en veux un peu à Mélenchon et à La France Insoumise, parce qu’au fond moi je suis un homme de gauche, j’en veux justement à La France Insoumise d’avoir tiré la gauche du coté de cette haine, de cette violence verbale. Mais moi j’ai évolué : quand j’avais 20 ans j’étais encore plus extrémiste que Mélenchon aujourd’hui, et de beaucoup plus. Mais, moi, je suis devenu un modéré. Alors c’est quoi un modéré politiquement ? Eh bien, je l’ai compris en lisant Montaigne, qui était un modéré. Montaigne était un catholique modéré alors que les extrémistes catholiques et les extrémistes protestants s’entretuaient, au sens propre du terme, pendant les guerres de religions ; elles faisaient des milliers de morts. En quoi est-ce qu’il était catholique ? Il était catholique parce qu’il pensait que l’Eglise catholique avait raison, et que les protestants avaient tort. Il n’était pas ni catholique, ni protestant, il ne faisait pas du Macron en ce sens, il n’était pas et catholique et protestant. Non, il était catholique, mais catholique modéré, cela veut dire qu’il se sentait plus proche d’un protestant modéré que d’un catholique extrémiste. Et moi, j’essaie de faire la même chose en politique. Politiquement, je suis un homme de gauche modéré, ça veut dire que je me sens plus près d’un homme de droite modéré. Prenons Alain Juppé, je cite quelqu’un qui est déjà à la retraite pour ne pas entrer dans les polémiques actuelles, mais je me sens plus proche de lui que d’un homme de gauche extrémiste comme Besancenot, pour qui, j’ai, par ailleurs une l’estime humaine. A 20 ans je n’aurais jamais dit ça, cela prouve qu’on change. Je trouve que mieux vaut vivre aujourd’hui qu’il y a 50 ans en France en tous cas, mais dans beaucoup d’autres pays aussi. Par contre je trouve que la politique est peut-être encore plus haineuse qu’elle ne l’était dans ma jeunesse et ça je le déplore. 

Imrane A. – Vous qui êtes philosophe, comment définiriez-vous la sagesse ? Vous considérez-vous comme sage ?  

André Comte-Sponville – Alors moi je ne suis pas un sage, la sagesse est un idéal et il faut rappeler qu’aucun idéal n’existe. Mais cela indique une direction, ce vers quoi on tend comme disait les stoïciens « Si tu veux avancer il faut savoir où tu vas. ». La sagesse c’est le but qu’on se donne, donc qu’on n’aura jamais complètement atteint, mais moi j’en ai la définition qui me satisfait. Ce que j’appelle sagesse, c’est le maximum de bonheur dans le maximum de lucidité. C’est pour cela que c’est un idéal, c’est qu’on n’a jamais la lucidité totale, jamais le bonheur total, mais quelqu’un qui est plus sage que moi c’est quelqu’un qui est, à la fois, plus heureux et plus lucide que moi. Quelqu’un qui est moins sage que moi, c’est quelqu’un qui est, à la fois ou alternativement, soit moins heureux soit moins lucide, soit et moins heureux et moins lucide que moi. On est donc jamais absolument sage, il y a toujours une part d’illusion et le bonheur est toujours imparfait mais par contre on peut s’approcher, être un peu plus sage, ou un peu moins sage à tel ou tel moment. Je ne suis pas un sage au sens où Épicure ou Spinoza prétendaient l’être, mais je suis plus sage aujourd’hui que quand j’avais votre âge.  

Imrane A. – Enfin, ma dernière question : Quel est le conseil que vous donneriez aux lycéens qui commencent à découvrir la philosophie en terminale ?  

André Comte-Sponville – De lire, et d’abord d’écouter leurs professeurs évidemment. Mais aussi de lire des livres de philosophie, en commençant par des livres accessibles mais géniaux comme la Lettre à Ménécée d’Épicure, les Méditations métaphysiques de Descartes et puis je leur signalerais bien un livre, que j’ai publié à leur intention, que j’ai intitulé Le plaisir de penser sous-titré Une introduction à la philosophie. C’est un assez gros livre de 500 pages, il rassemble les textes des plus grands philosophes, que j’ai choisis accessibles, en douze chapitres, douze notions fondamentales de philosophie : la morale, la politique, la religion, l’amour, la mort, la connaissance, etc. Je commence chaque chapitre en expliquant la notion, les raisons de son importance, et les problèmes principaux qui y sont liés Et puis, à la suite du chapitre s’enchaînent trente, quarante, cinquante petits textes, qui vont d’une ligne à maximum une page, des textes brefs, pour permettre aux jeunes gens et, d’abord aux élèves de lycée, d’avoir un contact direct avec la philosophie. Le plaisir de penser sous-titré Une introduction à la philosophie est publié aux éditions Vuibert. J’aurais fait ma propre pub est c’est très bien comme ça. Et puis encore un petit livre que j’ai écrit, Le bonheur désespérément, qui restitue une conférence, ça coute deux euros peut être trois euros maintenant je ne sais pas. C’est pour les jeunes qui veulent s’intéresser à ce que je pense, c’est sans doute le livre qui leur parlera le plus.  

Imrane A. – Merci beaucoup Monsieur Comte-Sponville pour le temps accordé et les réponses instructives ! 

André Comte-Sponville – Merci à vous !

Photographie 1 : Vauban – Photographie 2 : Sébastien Gury