Lilia Hassaine : « La littérature est aussi là pour déranger, pour mettre, parfois, mal à l’aise »

Dans le cadre du Prix Vauban, plusieurs classes de secondes ont pu assister à une rencontre avec l’auteure Lilia Hassaine. Son livre, Soleil Amer a été fortement plébiscité par les élèves et a obtenu le Prix Vauban édition 2023. Lilia Hassaine a accepté, pour ALETHEIA, de répondre à plusieurs questions.

Pourquoi le titre Soleil amer ?

Lilia Hassaine : C’est un oxymore. À savoir que ce soleil est le soleil de l’Algérie. Au début du livre, c’est un soleil magnifique, mais en même temps, qui est déjà assez fort à tel point qu’il faut le quitter. Puis ensuite, c’est la quête d’un Eldorado qui est la France. Finalement, la famille n’est pas déçue mais confrontée à une forme d’amertume. C’est à dire, que l’idée d’être dans un eldorado, un pays vraiment de cocagne, un éden, va être balayée avec le temps. Cela commence dès l’arrivée de Naja en France, elle, qui pensait ne manquer de rien, arrive dans une maison vétuste. Donc il y avait vraiment déjà ces deux idées : celle du soleil magnifique, très positif, et, en même temps, celle de quelque chose d’assez négatif. Et puis c’est surtout un extrait du Bateau ivre du poète Arthur Rimbaud : « Les aubes sont navrantes. Toute lune est atroce et tout soleil amer ». J’ai trouvé que cette expression était la plus belle pour décrire ce que je voulais dire. Je trouvais que c’était ce qui décrivait mieux le livre, à savoir toujours cette note d’espoir avec le soleil, toujours cette ambiguïté, en fait, entre une situation extrêmement positive, ensoleillée, et puis en même temps, à chaque fois des désillusions et l’amertume. Et le mot désillusion, je le trouve intéressant parce qu’il y a tout cet espoir mais en même temps un espoir déçu.


Pourquoi avez-vous dédicacé ce roman à votre mère ? 

Lilia Hassaine : Parce qu’elle m’a beaucoup aidée. C’est elle qui m’a raconté l’histoire des jumeaux puisque c’est tiré de faits réels. Dans mon roman, les jumeaux sont séparés à la naissance parce que Naja, la mère, ne peut pas garder le bébé à naître. Il a été décidé avec son mari qu’il serait donné à son beau-frère et sa belle sœur qui est française. Naja se dit que cette femme, pourra apporter à son enfant tout ce dont il a besoin. Or le jour d’accouchement, il n’y a pas un enfant, mais deux. Cette histoire de jumeaux est tiré de faits réels, et, c’est ma mère qui m’a raconté cette histoire, parce que c’est une histoire qui s’est passée dans ma famille. Donc c’est pour cette raison, et puis, aussi, parce que moi, je n’ai pas connu les années 60, 70 et 80. Elle qui les a connues a pu m’en parler. Parfois il y avait aussi des anecdotes ou des choses qui me revenaient. Donc c’est vrai que ce livre est très très lié à elle.

Vous avez plusieurs personnages dans ce roman, mais aucun de ces personnages ne prend spécifiquement le rôle de personnage principal. Pouvez-vous nous parlez de vos pensées à propos de cela ?

Lilia Hassaine : C’est vrai que que dans ce livre, je n’ai pas vraiment de personnage principal. Le prochain, il y en aura un qui est très clairement défini. Mais, j’aime bien les portraits de personnages en général, j’aime bien l’idée qu’on puisse s’y attacher. Dans Soleil amer, il y a beaucoup de femmes. En fait, ces femmes de la cité ont chacune des personnalités différentes. Il y a les filles Mariam, Sonia, Nour qui illustrent aussi chacune une période ; à savoir que la première, la fille aînée, a encore le poids des traditions, la petite dernière, elle, se libère et s’émancipe. La mère, c’est celle, qui a été la plus contrainte. Chaque personnage illustre un peu une facette de l’histoire. Mais c’est vrai que je n’ai pas vraiment un personnage principal, il s’agit peut être des jumeaux. Si on va encore chercher plus loin, c’est peut être aussi la cité HLM qui est toujours présente. Tous mes personnages évoluent dans ce décor. Cette cité, c’est vraiment le décor principal, c’est comme si j’avais une caméra, devant la cité HLM, et qu’on voyait les gens défiler et les années défiler. Et c’est elle qu’on voit se délabrer. Ce délabrement entraîne aussi les personnages. Donc si je devais choisir un personnage principal, je pense que ce sera la cité HLM. 

Dans ce roman, il y a une scène de viol qui m’a particulièrement choquée, c’est celle entre le boulanger et Amir. Pourquoi était-ce important pour vous de la mettre dans le roman ?

Lilia Hassaine : Alors, je l’ai mise dans le roman parce que c’est aussi une réalité. Je me suis dit que la littérature n’est pas uniquement faite pour faire plaisir. La littérature est aussi là pour déranger, pour mettre, parfois, mal à l’aise, parce que c’est ce qui permet les émotions et les réactions. Il faut se rendre compte qu’un prédateur sexuel peut s’en prendre à un homme, il peut prendre les atours d’une personne sympathique et souvent dans un entourage proche. C’est ce que raconte d’ailleurs le conte Le petit Chaperon rouge. C’est l’histoire d’une petite fille qui croise le loup et le loup va chez la grand mère. Et, quand elle arrive chez la grand mère, ce n’est pas la grand mère, c’est le loup. En fait, le petit chaperon rouge raconte une chose, c’est que derrière une grand mère, derrière un oncle, derrière un ami de la famille peut se cacher en prédateur. Je n’ai pas voulu occulter cela parce qu’en réalité, c’est vrai que ce personnage de boulanger a l’air très sympathique, et, finalement, on se rend compte qu’il ne l’est pas du tout. Mais, c’est ce qui se passe dans la plupart des cas de viols, d’agressions sexuelles. Les curés aussi étaient des gens bien installés, et étaient vraiment au dessus de tout soupçon. Il s’agit donc souvent de proches. Je n’ai donc pas voulu occulter cette scène même si c’est dérangeant.

Est ce que vous avez mis de vous dans un des personnages ou dans plusieurs personnages ?

Lilia Hassaine : . C’est difficile parce qu’en réalité les personnages, j’ai dû, quand même, pour la plupart les inventer même si je m’inspire de situations qui sont réelles. Quand on fait appel à l’imagination, on met des fois des situations qu’on a vécues soi, des sentiments qu’on a eus, des choses qu’on a ressenties, donc c’est difficile pour moi de savoir où je suis. Je crois que je suis un peu dans tous les personnages.

Qu’est ce qui vous a motivé à écrire Soleil Amer ?

Lilia Hassaine : Ce point de départ est l’histoire des jumeaux. Quand ma mère m’a raconté ça, j’ai eu une émotion. Je me suis dit que cette histoire portait en elle beaucoup de questions que je me posais, comme savoir à quel point on est influencé à la naissance par notre éducation. Parce que les jumeaux, c’est typiquement un exemple. Quand on sépare deux frères, ils ont à priori à peu près le même patrimoine génétique. Pourquoi il y en a un qui va s’en sortir ? Pourquoi pas l’autre? En fait, c’était vraiment la question de l’inné, de ce qu’on a à la naissance et de ce qu’on acquiert avec la culture, avec l’éducation, avec l’environnement. Il y avait la question aussi de la France et de l’Algérie qui avaient aussi une relation, un peu comme celle de jumeaux, donc il y avait beaucoup de relations comme cela, en miroir. Les deux femmes, c’est pareil : Eve et Naja, elles se sont construites en miroir. Donc, quand ma mère m’a parlé de l’histoire des jumeaux, tout de suite je me suis dit il y a vraiment beaucoup de choses à creuser. Surtout que voilà, moi j’avais vraiment la vraie histoire en mémoire et celle-ci est assez tragique. Et je me disais comme quoi, quand il y a un secret dans une famille, il infuse sur plusieurs générations et peut coûter cher à plein de gens. Et donc je trouvais que c’était passionnant. Voilà.

Dans votre livre, vous avez dit que Amir : le plus faible des jumeaux est resté avec Naja et que Daniel : le plus fort est allé avec Eve. Est-ce que Naja : la mère des jumeaux a fait exprès de donner le plus fort des deux à Eve par bonté ?

Lilia Hassaine : Non, ce n’est pas par bonté. Je pense qu’il y a une idée d’ordre naturel : en mettant un enfant en difficulté, parce qu’on s’en sépare, on préfère donner le plus fort en se disant « je garde le plus fragile avec moi ». C’est vraiment parce qu’on pense que c’était celui qui en avait le plus besoin. Malgré cela, il y a quelque chose, comme dans les tragédies grecques, quand il y a une fatalité qui s’abat et quand ça part mal. 

Est-ce que vous pouvez nous parler de vos études ?

Lilia Hassaine : J’ai fait une terminale scientifique, donc des sciences jusqu’en terminale. Ensuite, je m’étais posée la question de faire médecine car j’adorais la biologie, et la géologie et que j’ai eu 20 au bac en SVT. Mais finalement, comme j’avais eu des très bonnes notes au bac de français et que j’avais toujours voulu écrire, je me suis dit : « mais qu’est ce qui se rapproche le plus de ça ? ». J’aimais beaucoup lire et je me suis inscrite en classe préparatoire littéraire à Paris où j’ai fait hypokhâgne, khâgne. C’était vraiment une très très bonne formation parce que j’ai lu énormément d’œuvres. Enfin, c’est là où j’ai vraiment appris à faire une dissertation. Avant, je ne savais pas comment faire, je n’aimais pas cela. En fait, j’ai commencé à  aimer cela tout comme les commentaires de textes afin de prendre le temps d’expliquer pourquoi on trouve un texte magnifique ! Ce qui est la seule chose qu’on devrait dire aux lycéens. Quand vous avez un texte en français, si on l’a choisi, c’est qu’apparemment, il a des qualités. Alors pourquoi ? Lesquelles ? Pourquoi est-il touchant ? Qu’est-ce qui fait qu’il est particulier et pourquoi est-ce ce texte ? Que se passe-t-il au niveau du rythme ? J’adorais décortiquer les textes. Donc, cela a été trois années très importantes pour moi. Ensuite, il y a eu un concours pour le journal Le Monde, ils cherchaient des jeunes journalistes. Je n’avais aucun contact dans le milieu, et, c’était un métier qui m’avait toujours intéressé. J’avais travaillé comme serveuse l’été, et, j’ai envoyé 12 000 signes (ça fait un peu deux ou trois pages de texte) sur mon expérience de serveuse où je racontais tout ce qui m’était arrivé. C’était quasiment une petite histoire et j’ai été retenue par le journal. J’ai donc travaillé pendant un an pour le journal Le Monde et, en parallèle, comme j’aimais bien cela, je préparais les concours d’école de journalisme, et, je suis donc rentrée en école de journalisme. En sortant de l’école, j’ai repassé un concours pour travailler à TF1. Je suis entrée à TF1, comme reporter. J’y ai travaillé, pendant un certain temps, avant d’arriver au Petit Journal, qui était l’émission de Yann Barthès. A l’époque, c’était sur Canal+ et, ensuite, c’est devenu Quotidien sur TMC. Au début, je travaillais avec un reporter qui s’appelle Martin Weill, qui travaille davantage sur le terrain. Et ensuite, j’ai eu ma chronique, je crois, un mois et demi après. J’avais déjà commencé à écrire mon premier roman, mais je mettais du temps, parce que je n’avais pas assez de confiance, je trouvais ça nul. Et finalement, un jour, je l’ai fini, je l’ai envoyé à un éditeur que j’avais trouvé sur internet et il m’a répondu qu’il aimait bien. Et donc après tout s’est succédé enchaîné et quand le deuxième a bien marché, je me suis dit : « qu’est-ce que tu préfères ? ». Je préfère la littérature. Et donc j’ai quitté Quotidien.

Est-ce que votre départ de cette émission est temporaire ?

Lilia Hassaine : Je ne pense pas, mais j’ai adoré parce que, tous les jours, je travaillais seule, et, il fallait proposer des idées, il fallait que je m’occupe de tout, donc je faisais quasiment un travail de montage sur les images récupérées, beaucoup d’images. Il fallait créer cinq minutes tout en images, ce qui est assez long en réalité puis écrire le texte. Après, il y avait la partie à l’antenne le soir, qui est un peu plus glamour, que j’aimais moins mais qui faisait partie de la journée. C’était des journées très intenses où je commençais à 9 heures en terminant à 21 heures et, au bout d’un moment, cela n’était plus très compatible avec l’écriture. C’était beaucoup de temps long, plus la télé. Mine de rien, les gens regardent mais ne sont pas toujours attentifs. Donc, j’avais l’impression de mettre beaucoup d’énergie pour un métier qui m’intéresse moins que l’écriture.

Pouvez-vous nous dire quand sort votre nouveau roman 
?

Lilia Hassaine : Il sort en fin août, mais il n’a rien à voir avec Soleil amer. Ce sera presque un polar. C’est l’histoire d’une disparition d’une famille, mais qui se passe en 2049. Ce n’est pas de la science fiction, c’est quasiment aujourd’hui, là. C’est juste que je me suis amusée à imaginer comment serait la France dans quelques années, à quoi elle ressemblerait, et notamment dans un pays où on ne pourrait plus disparaître.

Photo : Vauban