Vendredi 20 mars, le Lycée Vauban a eu le privilège et l’honneur d’accueillir le journaliste et écrivain Paul Gasnier à l’occasion du Prix Vauban 2026. Nous le remercions vivement d’avoir accepté cette interview pour ALETHEIA.

Eléa : Bonjour, Paul Gasnier, vous venez aujourd’hui au lycée Vauban pour nous parler de votre livre La Collision. Vous écrivez dans votre livre que vous avez fréquenté des lycées français à l’étranger. Pouvez-vous nous parler de votre parcours scolaire et de votre parcours post-bac ?
Paul Gasnier : Oui, je suis né en France mais quelques mois après ma naissance, mes parents ont déménagé en République tchèque à Prague où j’ai étudié à l’école française. En 1990, le pays ne s’appelait pas encore la République tchèque mais la Tchécoslovaquie. C’est là-bas que j’ai grandi jusqu’à mes six ans, donc à Prague, dans un pays qui sortait de l’URSS. La Tchécoslovaquie s’est disloquée en deux pays, la République tchèque et la Slovaquie. C’était une période absolument passionnante et un drôle d’environnement pour grandir. Le travail de mon père a fait qu’on est parti habiter à Milan pendant une année. Puis nous sommes retrouvés à Nice dans le sud de la France. Et ensuite à Londres où j’ai fait tout mon collège au lycée français. Mes parents ont quitté Londres en 2005 quand j’avais 15 ans. Ils sont arrivés à Lyon et j’y ai fait mon lycée. En réalité je n’est vécu que trois ans à Lyon, mais c’est la dernière ville où mes parents se sont installés. Et quand j’ai eu mon bac, je suis allé à Paris puisque j’ai réussi le concours de Sciences Po Paris. J’y suis rentré en 2008 et j’ai été diplômé en 2014. J’ai notamment fait une année à l’étranger en Inde, à Bombay. Et depuis je vis à Paris.
Eléa : Pensez-vous que tous ces voyages dans votre enfance ont influencé votre manière d’écrire ?
Paul Gasnier : En tout cas, tous ces voyages et l’enfance que j’ai eus ont sans aucun doute influencé mon parcours. C’est aussi une forme de déterminisme. J’ai la chance de venir d’un milieu bourgeois, d’un milieu d’expatriés plutôt aisé, ouvert sur le monde. Donc forcément, cela incite aux voyages et à la rencontre de nouvelles personnes. Le journalisme et notamment le reportage sont aussi des manières de rencontrer des gens qu’on ne rencontrerait pas dans une autre vie. Donc je pense que l’enfance que j’ai eue, a effectivement beaucoup joué dans la trajectoire que je me suis choisie.
Eléa : Saviez-vous dès votre enfance que vous vouliez devenir journaliste ? Est-ce que dès votre enfance, vous vouliez entrer à Sciences Po ?
Paul Gasnier : Non, je ne dirais pas que dès l’enfance, je voulais devenir journaliste. Le journalisme est venu quand j’étais étudiant, même quand j’étais lycéen en réalité, parce que je prenais beaucoup de photos, j’avais un petit caméscope, avec lequel je faisais de nombreux de reportages, sur mes amis, sur l’activité scolaire ou encore sur ce qui se passait à Sciences Po. Je documentais tout ce qui se passait autour de moi. C’est-à-dire que je faisais un travail de journaliste sans le savoir. Je pense qu’il y avait aussi du mimétisme par rapport à ma sœur qui avait fait Sciences Po aussi. Et puis, mes parents me poussaient à le faire. Je trouvais ça prestigieux comme école et j’avais envie de décrocher ce trophée.
Eléa : Et quotidien, comment est-ce que vous avez été recruté ?
Paul Gasnier : J’ai été recruté, lorsque j’étais en apprentissage pendant un an dans une émission qui s’appelait Le Supplément, qui était l’émission politique de Canal+. Elle a été produite par une société de production qui est la même que celle qui produisait Le Petit Journal, aujourd’hui Quotidien. Les producteurs étaient Yann Barthès et Laurent Bon. J’ai par la suite quitté Le Supplément , mais je suis resté dans cette même société qui s’appelle Bangumi parce qu’elle faisait aussi des reportages pour France 2, pour Envoyé Spécial, pour Complément d’Enquête, c’est là que j’ai fait mes premiers reportages en tant que réalisateur. Le producteur m’a dit, que des places se libéraient à Quotidien. Quotidien qui était la grosse émission produite par Bangumi, et on m’a demandé si je souhaitais rejoindre l’équipe, j’ai tout de suite accepté et ça fait six ans que ça dure. C’est génial !
Eléa : Pouvez-vous nous décrire votre journée type ? Est-ce qu’il y en a une ?
Paul Gasnier : Non, il n’y en a pas. C’est pour ça que c’est passionnant, même si cela peut être souvent un peu périlleux. Très souvent, on arrive le matin et on ne sait pas ce qu’on aura dans l’émission le soir. Généralement, pour être très précis, j’arrive à neuf heures au bureau. À neuf heure trente, on a une grande conférence de rédaction. C’est-à-dire qu’on est autour d’une grande table avec tous les chroniqueurs avec le producteur qui préside. Et à tour de rôle, on discute de ce que nous allons présenter dans notre propre chronique. Par exemple: Il y a un ministre qui fait un déplacement, il serait peut être intéressant d’y aller pour lui poser des questions ou choisir de présenter diffuser un reportage qui aura été tourné la veille. Le producteur valide ou non notre projet. On fait un peu notre « menu du soir », en fonction de l’actualité. Il faut savoir s’organiser pour avoir du contenu à l’avance, et pour cela on tourne aussi des reportages le week-end.
Eléa : Pour réaliser un reportage, combien de temps prenez-vous ?
Paul Gasnier : Ça dépend. Parfois, j’ai tourné pendant 48 heures pour un reportage de 3 minutes mais parfois, un reportage se résume à une réaction d’un ministre ou du président de la République qu’on a réussi à arracher comme ça entre deux portes, dans ce cas c’est juste 5 minutes de tournage, mais ça nous fait un sujet et une chronique. Donc en réalité, ça dépend des circonstances, il n’y a pas de règles.
Eléa : Est-ce qu’il y a un reportage dont vous êtes particulièrement fier ?
Paul Gasnier : Fier, je ne dirais pas. En tout cas, il y a des reportages qui m’ont marqué plus que d’autres. C’est aussi pour ça que j’adore ce métier car on se retrouve dans des pays, dans des situations dans lesquelles on n’irait jamais si on faisait un autre métier. Évidemment, tous les reportages en zone de guerre, que ce soit Israël, la Palestine, l’Ukraine, le Donbass… sont des souvenirs que je n’oublierai jamais parce que ils sont très très forts. Je dirais que récemment, ce qui m’a le plus marqué, c’était de filmer la parade militaire sur la Place Rouge, en Russie. On a côtoyé et découvert ce que pensaient les Russes de la guerre en Ukraine, quelque chose qu’on n’entend jamais, et c’était absolument terrifiant.
Eléa : Est-ce qu’il y a un invité qui vous a peut-être marqué ou qui vous a impressionné quand il est arrivé ? Par son comportement ou juste par la personne qu’il était ?
Paul Gasnier : Gisèle Pelicot, qui est venue en plateau au début de l’année, c’était une interview très forte. Une femme qui est vraiment était très étonnante et qui ne correspond pas du tout à l’idée qu’on pouvait s’en faire. C’était vraiment captivant de l’écouter. En général, les écrivains qu’on reçoit, sont des invités très intéressants.
Eléa : Quels auteurs ou artistes ont pu le plus vous influencer lors de votre écriture ?
Paul Gasnier : Il est difficile de faire une hiérarchie. Je suis un gros lecteur de romans du XIXème. En France, j’aime beaucoup la littérature du réel, ce que les Américains appellent la narrative « non-fiction ». Donc, les auteurs comme Emmanuel Carrère, Florence Aubenas, Gay Tales, Johann Didion. Toute cette littérature où le narrateur se met en scène, devient un personnage de l’histoire qu’il raconte me plaît beaucoup. Le journalisme littéraire, j’adore ça. Je pense qu’on écrit ce qu’on aime lire. J’ai peut-être voulu reproduire ce geste. Est-ce qu’il y a des auteurs qui m’ont influencé ? Ça, je suis incapable de le dire.
Eléa : Combien de temps avez-vous mis à écrire votre roman ? L’avez-vous écrit d’une traite ?
Paul Gasnier : Deux ans à peu près. Non je ne l’ai pas écrit d’une traite, parce qu’il y a des périodes où je n’écrivais pas, parce que j’attendais que l’enquête progresse. Mais en tout, cela m’a pris deux ans.
Eléa : Qu’est-ce qui vous a décidé de l’écrire dix ans après la collision ?
Paul Gasnier : Ça a été deux choses, d’abord, « un ras-le-bol » parce que j’avais énormément de violence en moi, j’en avais assez, je sentais que ça me grignotait le moral. Ensuite le déclic de l’écriture est lié à la violence de la campagne présidentielle de 2022. Notamment les meetings d’extrême droite auxquels j’assistais. C’est là que je me suis dit, il y a quelque chose à faire avec mon histoire parce que des histoires similaires sont utilisées tous les jours. Nos blessures intimes sont transformées en carburant politique par des personnalités qui veulent fracturer le pays, c’est quelque chose qui était très violent pour moi et qui m’était insupportable. Voir des candidats à la présidentielle qui utilisaient la douleur des autres pour illustrer leur récit et leur idée préconçue de la France, je ne le supportais pas. Quand j’ai observé ça, je me suis dit que j’avais une responsabilité d’écrire sur mon histoire aussi, afin de leur « damer le pion ».
Eléa : Votre obsession pour l’extrême droite, est-elle arrivée à ce moment-là ?
Paul Gasnier : En tout cas, c’est arrivé après ce qui m’est arrivé. Je pense que cette obsession ou cet intérêt journalistique plus élevé pour l’extrême droite que pour d’autres mouvements n’est pas étranger à ce que j’ai vécu.
Eléa : Craignez-vous l’année prochaine la mandature de Jordan Bardella ? Pourquoi ?
Paul Gasnier : Parce que tout indique que c’est l’hypothèse la plus probable et c’est inquiétant. L’extrême droite au pouvoir, c’est déjà arrivé dans l’histoire, ça n’a jamais rien donné de bon. Cela risque de fracturer ce pays très fragile et très bizarre qui s’appelle la France et qui a désespérément besoin de bien commun. L’extrême droite est là pour justement ne pas créer du collectif, mais pour diviser. Cela m’inquiète beaucoup parce que je suis très patriote et que j’adore mon pays.
Eléa : Comment ont réagi vos premiers lecteurs ?
Paul Gasnier : Mes premiers lecteurs ont très bien réagi. Il y a eu de très bonnes critiques. J’ai l’impression que le livre a été bien reçu et surtout qu’il a été compris, ce qui était le plus important pour moi.
Eléa : Quel message aimeriez-vous que les lecteurs aient après avoir lu votre livre ? Est-ce qu’il y a un message ou une réflexion ?
Paul Gasnier : S’il y en a vraiment un à emporter, c’est dites aux gens que vous aimez, que vous les aimez, tous les jours.
Merci !
