Paul Gasnier : « Il n’y a pas de laxisme judiciaire. »

Vendredi 20 mars 2026, le journaliste et écrivain Paul Gasnier est venu au lycée Vauban dans le cadre du Prix Vauban 2026, qui s’articule autour de la biographie romancée et se propose de « raconter des vies. ». L’auteur du récit La collision, paru en 2025 aux éditions Gallimard et lauréat du Prix Goncourt des détenus 2025, a accordé une interview à ALETHEIA.

Bonjour Paul Gasnier ! Merci d’avoir accepté cette interview. L’écriture de votre ouvrage La collision a-t-elle été une entreprise cathartique ? Prévoyez-vous de revenir sur cet événement, peut-être avec un autre regard ?


L’écriture a été un processus de guérison personnelle, même s’il n’a pas rempli toutes ses promesses. Pendant dix ans, j’ai vécu sous l’emprise de Saïd et de cette collision. Et la démarche de vouloir comprendre parfaitement cet événement ainsi que cet individu qui m’a pris ma mère, d’essayer d’aller au bout du bout de ma volonté de compréhension de ce qui avait armé son geste, est quelque chose qui m’a permis de reprendre le pouvoir sur cet événement traumatique. C’est le formidable pouvoir de la littérature. Quant à si je vais revenir sur cette histoire, je pense que je suis allé au bout de ce que je pouvais faire. J’ai retrouvé tous les protagonistes, j’ai refait l’enquête, et je pense que j’ai accompli quelque chose qui fait que j’ai définitivement tourné la page de la colère. Pour moi, la mission est accomplie et je ne pense pas qu’il faut que je m’y replonge.

Dans votre ouvrage, le policier que vous interrogez, Alain, explique : « Pour être complètement honnête, les comportements des flics ont changé aussi. Aujourd’hui, on a des golgoths rasés et harnachés comme des porte-avions. En fait, tout le monde est devenu plus violent. ». Récemment, les vidéos des comportements et propos des policiers lors de la manifestation de Sainte-Soline en 2023 ont été divulguées. Pensez que la violence policière participe aujourd’hui à une montée de la violence en France ?


Oui, bien sûr. Le problème de la violence est aussi qu’on ne sait jamais où est la poule et où est l’œuf. C’est-à-dire : est-ce que les policiers sont violents parce que la délinquance est devenue plus violente ou y a-t-il de la délinquance violente qui se manifeste en réaction à la violence policière ? Je suis bien incapable de le dire. En tout cas, je pense que la société est devenue plus violente. Les violences policières ont toujours existé, et le fait que cela devienne un sujet de préoccupation aujourd’hui est une bonne chose parce que ça n’est pas normal d’aller à une manifestation et d’y revenir avec un oeil en moins. Même si je reconnais que les policiers font un travail formidable, les politiques ont traité les violences policières avec beaucoup de complaisance pendant trop longtemps parce qu’ils ne voulaient pas se mettre la police à dos. Et je pense que ça ne peut pas durer. Ce qui change, c’est qu’aujourd’hui, on a tous une caméra dans la poche. Je pense que c’est l’un des effets positifs des smartphones et des réseaux sociaux. Avant, certaines choses se déroulaient mais ne se savaient pas. Aujourd’hui, c’est documenté, prouvé et heureusement.

Paul Gasnier lors de sa venue à Vauban le 20 mars 2026.

Dans Surveiller et punir, le philosophe Michel Foucault montre comment les systèmes d’enfermement sont destinés à réprimer toute digression de la part des prisonniers. Selon vous, la justice réhabilitative est-elle une alternative à ces conditions difficiles d’enfermement et à la surpopulation carcérale, problème majeur en France ?


Bien sûr. En tout cas, cela peut être complémentaire à cela ou utilisé comme une manière de réduire la peine. Je ne savais pas que la justice restaurative existait jusqu’à une date très récente. À l’époque du procès de Saïd, on ne nous en parlait pas. Je me suis beaucoup intéressé à la manière dont cela fonctionnait. Partout où elle a été mise en place, où elle est beaucoup plus institutionnalisée que chez nous, la justice restaurative a toujours fait ses preuves. Donc, une justice efficace, contrairement à ce qu’on pense instinctivement, ne consiste pas à mettre tout le monde en prison pour le plus longtemps possible. En réalité, il y a des manières de pacifier la société autrement et l’emprisonnement automatique, de surcroît quand les prisons sont dans des situations de surpopulation et sont complètement délabrées comme en France, n’est pas toujours la solution la plus juste. La justice restaurative, j’y crois énormément et je pense que cela devrait être généralisé. De toute façon, quand on fait dialoguer les gens, c’est toujours bénéfique et fécond. Aujourd’hui, et surtout en France qui est un des plus mauvais élèves d’Europe, la prison est une fabrique à récidive. Quand on sort de prison, on a la haine. Cela ne pacifie pas du tout un individu, ça le rend encore plus dangereux et je ne suis pas le seul à le dire, des études sont très claires là-dessus. Il faut nous interroger collectivement à ce sujet.

Pensez-vous que le fait divers fait diversion, pour reprendre la notion de « fait-diversion » forgée par le sociologue Pierre Bourdieu dans les années 1990 ?

Oui. Le fait divers fait diversion car il fascine tout le monde. C’est tellement choquant qu’immédiatement, des pensées radicales nous viennent à l’esprit. Donc, un fait divers est très confortable, surtout qu’inconsciemment, on les sélectionne en fonction de nos préjugés politiques et de nos biais personnels. On sera beaucoup plus choqués quand un Noir tue un Blanc que quand un Blanc tue un Noir parce que tel fait divers correspond à nos biais idéologiques. Cela sera aussi beaucoup plus instrumentalisé. L’extrême droite fait cela tout le temps, c’est à dire que quand on l’écoute, on se dit qu’il y a quand même des faits divers tous les jours en France qui valident leur discours. Mais ils sélectionnent les faits divers qui les arrangent. Et le camp d’en face, à l’extrême gauche, fait la même chose. Le fait divers fait diversion de la quête de la nuance qui devrait être la nôtre et qui fait notre caractéristique humaine.

Êtes-vous d’avis que la dénonciation actuelle d’une justice laxiste qui fait rage au sein de la politique française est un danger pour la démocratie ? Endurcir le système judiciaire, est-ce selon vous mettre en péril des principes comme l’Etat de droit, la présomption d’innocence, la règle de droit, et risquer de tomber dans l’arbitraire ?

Bien sûr ! C’est très dangereux. C’est un discours qu’on retrouve dans tous les mouvements politiques. Le fait qu’un ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, pour ne pas le nommer, dise que l’État de droit n’est pas sacré, c’est gravissime. C’est la première fois qu’on entend cela depuis des décennies. En réalité, il n’y a pas de laxisme judiciaire. La justice n’est pas laxiste en France. C’est une expression que les politiques ont tellement répétée et martelée qu’elle est rentrée dans notre vocabulaire et qu’on l’entend dans les conversations publiques. La justice fait très bien son travail, elle est rendue par des professionnels diplômés. Ce ne sont pas des juges rouges qui travaillent dans leur coin. À chaque fois, les décisions sont collégiales. Je pense qu’alimenter ce discours de haine anti-juges et de faire croire aux gens qu’ils répondent à des biais politiques est très dangereux parce que cela sape la confiance dans l’institution judiciaire, et pour qu’une société démocratique soit saine, elle a besoin d’avoir confiance en sa justice. Les politiques ont une très grande responsabilité dans ce qu’ils sont en train de faire quand ils remettent en cause la légitimité des juges.

Merci !

Valentina V.

Photographies : Valentina V.