Nina Jacqmin et Nicolas Antona sont respectivement l’illustratrice et le scénariste de la bande dessinée “Le secret de Miss Greene”. À l’occasion du salon de la bande dessinée à Vauban, ils ont accepté de répondre à quelques-unes de nos questions sur une période sombre et souvent oubliée des Etats-Unis, la « One Drop Rule ». Une goutte de “sang noir” et votre carrière s’envolait emportant avec elle votre famille et vos rêves. Sauf si vous le dissimuliez…

Pour commencer, pouvez-vous, Nina Jacqmin, présenter brièvement votre parcours ?
Nina Jacqmin : Je suis originaire de Belgique, j’ai étudié la bande dessinée à Bruxelles, à l’Institut Saint-Luc. J’ai commencé à travailler sur ma première bande dessinée en 2015 avec Nicolas, et elle est sortie en 2016. Entre temps, j’ai fait plus ou moins une bande dessinée par an ; depuis, je dois en avoir fait dix.
Et vous Nicolas Antona ?
Nicolas Antona : J’ai commencé la BD en même temps que Nina, en 2015. J’ai une quinzaine d’albums à mon actif, évidemment c’est plus rapide pour un scénariste de terminer un album. J’ai toujours baigné dans la bande dessinée et un jour, je me suis dit « qu’est ce que je risque à proposer un scénario, le pire que je pourrais avoir c’est une lettre de refus type me disant que ça ne rentre pas dans la collection ». J’ai donc proposé mon scénario sur un site, “Café Salut”, qui n’existe plus pour mettre en relation des artistes, Nina m’a répondu et on a commencé à travailler ensemble.
Comment avez-vous entendu parler de l’histoire de Belle Greene et de la One Drop Rule ? Et pourquoi l’avoir choisie ?
Nicolas Antona : Au départ, c’est Nina qui m’a proposé l’histoire après que les éditions Lombard l’aient contactée. On nous a plutôt imposé le thème mais on l’a fait avec plaisir parce que l’histoire était quand même très intéressante. Je ne connaissais pas du tout la One Drop Rule, et on l’a découverte en même temps. Mais je pense que c’est ce qui fait sa force. On a quand même vraiment pris cette histoire en pleine face.
Êtes-vous habitué à faire des biographies ?
Nicolas Antona : Pas vraiment, en fait, encore une fois, ce sont des styles qui nous sont imposés. Je n’aime pas forcément faire davantage des biographies que d’autres albums mais le principal est que les projets proposés soient chouettes. Après Belle Greene, je me suis dit que j’allais arrêter d’en faire parce que cela nécessite beaucoup de recherches historiques. C’est assez fatiguant et j’aimerais bien me lancer dans un projet qui fait appel à l’imagination, plus fictif. Je pense à la fantasy, ça serait très bien. On peut tout inventer sans devoir chercher dans son mobile. Après La tristesse de l’éléphant, on m’a demandé de faire la même chose mais je ne voulais surtout pas être étiqueté dans des albums dits “émotionnels”, je me suis toujours dit que j’allais faire un album plus sérieux, plus dur. Et après, je fais des albums plus légers. J’adore le polar, la série B, l’aventure… Donc je fais un album “sérieux” et puis je reviens à l’aventure, l’action. J’essaie d’alterner tous les trois quatre albums.
Est-ce que, Nina Jacqmin, vous trouvez que c’est plus compliqué de dessiner une histoire vraie qu’une histoire fictive ?
Nina Jacqmin : Oui, en fait ça dépend. Ce n’est pas la même chose parce qu’une histoire vraie, il faut que ça colle à la réalité. Quand je faisais des biographies, par exemple sur George Sand, écrivaine qui a vécu au XIXe siècle, je devais montrer une salle de bain, mais je ne savais pas du tout à quoi ressemblait les toilettes de cette époque là, puisqu’on ne voit aucune photo, aucune peinture. De la même façon que l’on ne montre jamais les pauvres. C’est la partie plus sombre de l’histoire qu’on ne représente pas. Donc le niveau de difficulté varie déjà selon l’époque. Certaines personnes sont tellement fans d’histoire qu’ils vont regarder chaque petit détail comme les poignées de porte, les fenêtres, les sonnettes. En revanche, si c’est dans un univers qu’on a totalement inventé c’est plus facile même s’il faut vraiment tout imaginer.
Nicolas Antona : C’est vrai, l’invention pure et dure ça n’existe pas. Si vous imaginez un alien vous allez l’imaginer avec quelque chose que vous connaissez obligatoirement. Même si c’est un être intangible, vous allez penser à la fumée, vous connaissez la fumée. Mais quelque chose qui n’existe pas vous ne pouvez pas l’imaginer.
Est-ce que vous pensez que Belle est une précurseure du mouvement féministe ?
Nicolas Antona : Moi, je ne suis pas persuadé qu’elle soit féministe Belle. Si on regarde bien dans son histoire elle est restée totalement inféodée aux hommes qui avaient du pouvoir. Si vous regardez bien, quand J.P. Morgan lui demande de ne pas fréquenter tel ou tel homme, de ne pas faire ceci ou au contraire faire cela, elle l’écoute. Sauf à un moment donné où elle se rebelle et elle s’en va mais ça J.P. Morgan l’a laissé passer parce qu’il était fou d’elle. Je ferai la différence entre une icône de femme et une icône féministe. Ça dépend aussi des époques. Chacun peut se faire son propre avis en fonction de sa définition du féminisme.
Y a-t-il des éléments que vous avez un peu romancés ?
Nicolas Antona : Je pense que c’est toujours romancé d’une certaine manière .Il y a toute une base de vérité historique. On ne peut jamais vraiment savoir comment ça se passe, il y a des interprétations. Que ce soit dans ses réactions, que ce soit dans ses dialogues. Je ne suis pas persuadé qu’elle ait dit un jour qu’elle n’ait pas de compte à rendre etc. On trouve qu’à ce moment-là, elle aurait pu le dire. Donc, on se permet cette liberté-là.
Qu’est-ce que vous pensez, d’un point de vue personnel, des moyens que Belle Greene a employé pour réussir ?
Nicolas Antona : C’est difficile. Chacun va voir midi à sa porte, parce qu’elle a renié ses origines pour monter socialement. Si on part de ce point de vue-là, on ne peut pas avoir beaucoup d’empathie pour elle. Elle a été courageuse mais je pense qu’elle a une part d’inconscience aussi. C’est peut-être un des points que j’aurais souhaité développer un petit peu plus dans l’album. Il y a toute sa famille derrière. Il y a sa mère. Il y a son frère. Il y a ses sœurs. Ils n’avaient pas leur mot à dire. Donc, elle a imposé pas mal de choses aussi à sa famille. C’est les petites histoires qui ont fait la grande histoire.
Pourriez-vous nous décrire Belle Greene en trois mots ?
Nicolas Antona et Nina Jacqmin : Forte. Déterminée. Complexe.
