Brûler un livre est bien plus que détruire du papier. C’est éliminer une mémoire, une idée, une liberté. De l’Allemagne nazie jusqu’aux réseaux sociaux de Donald Trump, l’histoire a malheureusement montré que contrôler les mots est souvent le chemin emprunté pour contrôler les esprits.
Quand on pense à l’interdiction des livres, les régimes totalitaires sont les premiers exemples qui viennent en tête. Mais il n’y a pas que dans les dictatures que les livres sont menacés. Aux États-Unis, la dernière décennie a été marquée par de nombreuses apparitions de ce phénomène pourtant qualifié par certains d’inexistant dans le monde occidental, comme lorsque de nombreux livres sont fréquemment interdits ou contestés dans les bibliothèques scolaires des États Unis d’Amérique, souvent pour des thèmes LGBTQ+, des contenus raciaux, ethniques, ou des sujets liés à la sexualité et à la violence ; une preuve que l’information peut être manipulée, non par le feu, mais par les réseaux sociaux. Un de ces livres interdits n’est autre que, frôlant quelque peu l’ironie, « 1984 » de George Orwell , qui écrivait « The Party told you to reject the evidence of your eyes and ears »*. Cette phrase, trouve son écho dans l’actualité des Etats-Unis, à l’heure où Donald Trump n’hésite pas à défendre un membre de ICE, la « police de l’immigration », ayant assassiné Renée Nicole Good à Minneapolis, le 9 Janvier 2026, sans attacher d’importance à ce qui a été filmé.
Le Parti vous a ordonné de rejeter ce que vos yeux et vos oreilles vous ont montré.
Les textes visés ne sont pas uniquement des fictions, la NASA va par exemple, en raison d’une baisse des subventions de l’administration Trump, fermer l’une de ses bibliothèques majeures, le centre de recherche Goddard, menaçant de faire disparaitre environ 100.000 documents. Depuis la première présidence de Trump, les attaques contre les médias sont quotidiennes. Ainsi, il n’a pas hésité à dire que CNN ou The New York Times diffusent des « fake news », en cherchant notamment à moquer, discréditer toute source qui contredit son discours. Bien qu’il n’ait pas brûlé de livres, il cherche à créer une remise en question de la vérité, voir de la méfiance. Ses partisans comme les membres du mouvement QAnon, s’informent encore presque exclusivement sur X (anciennement Twitter), Facebook où pullulent rumeurs, théories du complot comme la soi-disante fraude électorale de 2020 provoquant ultimement l’attaque du Capitole le 6 janvier 2021. Les réseaux sociaux permettent-ils ce que l’on peut désigner comme des «autodafés numériques » ? : les informations vérifiées se retrouvent noyées dans une mer de « fake news », et les voix critiques réduites au silence par la facilité notamment d’insulter et de menacer grâce à l’anonymat.
Depuis l’Antiquité gréco-romaine, les régimes autoritaires ont saisi le danger que représentait un simple livre : un moyen de transmission d’idées qui peuvent heurter le régime ou le pouvoir en place. La littérature d’idées et même la littérature plus généralement peut être mise au service de la critique du pouvoir en place, voir même une tentative de la renverser. Ainsi, la première cible de nombreuses dictatures n’est pas forcément incarnée par les opposants politiques mais par les auteurs, les bibliothèques et les librairies.
Un des exemples les plus frappants est date de la période hitlérienne. Le 10 mai 1933, des étudiants nazis organisent d’immenses autodafés dans plus de 30 villes, dont Berlin sous le regard des jeunes membres de la Hitlerjugend, endoctrinés dès le plus jeune âge à l’intolérance. Des ouvrages classifiés « dégénérés » furent brûlés tels que ceux d’écrivains juifs, marxistes, critiques envers le régime, même si certains ont été préservés tels que les fameuses œuvres de Erich Kästner, accusé en raison de ses parents de confession juive. Plus de 20 000 ouvrages ont été brûlés comme ceux de Sigmund Freud, d’Erich Maria Remarque, de Karl Marx, de Heinrich Heine et bien d’autres. Ce dernier a écrit en 1821 ce qui semble être une forme d’avertissement : « Dort wo man Bücher verbrennt, verbrennt man auch am Ende Menschen.»* Ces autodafés étaient une démonstration de force : on attribuait aux livres le même sort qu’aux hérétiques quelques siècles plus tôt : le feu et l’oubli.
* Là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes.
Mais cette stratégie d’ « effaçage» trouve ses racines beaucoup plus tôt dans l’historie de la civilisation occidentale. Au XVIe siècle par exemple, l’Inquisition organisait régulièrement des autodafés pour brûler des livres classifiés comme « hérétiques », ceux de scientifiques ou d’écrivains qui contredisaient les croyances religieuses. De même certains livres de l’Antiquité gréco-latine ont été isolés, « cachés » dans des monastères, à l’image du « De Rerum Natura » de Lucrèce, retrouvé en 1417 par l’humaniste italien Le Pogge, proposant une vision de la religion et la divinité différente de celle de l’Église catholique. L’objectif à chaque époque est le même : contrôler ce que les personnes lisent et pour ultimement contrôler leurs pensées.
Aujourd’hui encore, de nombreux régimes pratiquent cette censure de manière plus ou moins explicite. Dans la Russie de Vladimir Poutine, plusieurs maisons d’édition indépendantes se sont vues fermées et des livres interdits, tels que ceux de l’écrivain Boris Akounine, suite à ses critiques de la guerre en Ukraine vues par le régime en place comme une forme de trahison. En Chine, la censure est aussi à retrouver ainsi beaucoup de librairies ne vendent que des ouvrages « validés » par le Parti communiste. Des écrivains comme Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix, qui s’est vu censuré suite à ses tentatives d’opposition au pouvoir en place, ont vu leurs textes interdits. Cette censure peut parfois même entraîner la haine, par exemple en l’interdiction et la forte dénonciation d’ouvrages tels que « Les Versets sataniques » au nom de la religion, ont notamment mener à une tentative d’assassinat de l’auteur Salman Rushdie. Le terme « Autodafé » ne signifie t-il pas étymologiquement « acte de foi »…?
Il y a plus d’un millénaire, l’Homme a dressé des bûchers pour détruire les livres, aujourd’hui il les interdit d’une autre façon ou les cache. Mais le but demeure toujours le même : réduire la liberté de penser. Cependant, une note d’espoir subsiste. Certains modèles n’hésitent pas à mettre leur propre vie en danger au service de la liberté d’expression, c’est par exemple le cas de Boualem Sansal qui écrit de manière très explicite :
Quand on a accepté le mensonge pour vérité, ne sommes-nous pas déjà morts ?

