Gabrielle Filteau-Chiba : « Il ne faut pas perdre espoir »

Gabrielle Filteau-Chiba est une autrice et poétesse canadienne. À l’occasion de sa venue le 31 janvier 2025 au lycée Vauban dans le cadre du prix Vauban, Gabrielle Filteau-Chiba a accordé une interview à Aletheia.

Gabrielle Filteau-Chiba

Bonjour, Gabrielle Filteau-Chiba, merci d‘accorder cette interview à Aletheia. L‘écriture était-elle une vocation pour vous ?

J‘ai toujours aimé écrire, même enfant. Je pense que ça a été un moment d‘une grande réalisation quand j‘ai compris que je pouvais former des mots, des pétales de fleurs et m‘exprimer de manière silencieuse et secrète. C‘est comme avoir une baguette magique entre les mains.

Qu‘est-ce qui vous a poussé à vous couper de la société et à vivre en autarcie dans une cabane ?

Je pense que c’est mon hypersensibilité. J‘étais très sensible au stress, à la pollution et je rêvais, comme dans les contes de fées, d‘une forêt enchantée, d‘un endroit où tout serait calme et coloré, ni gris, ni réglementé avec des horaires très stricts. J‘avais aussi une envie de liberté.

Avez vous réussi à trouver cette forêt enchantée ?

Oui, encore plus belle que dans mes rêves.

Pourquoi avoir choisi de relater votre expérience au travers du personnage fictif d’Anouk dans « Encabanée » ?

Dans un premier temps, j‘écrivais avec le „je“ (à la première personne). Quand je l‘ai retravaillé, j‘ai voulu donner un autre prénom parce que je voulais créer une sorte de distance, dans un premier temps, par timidité parce que je livrais des pensées parfois vraiment intimes mais il y avait aussi une scène très sensuelle. Je voulais donc prendre une distance par rapport à ce que j‘écrivais et rendre une expérience personnelle plus universelle, afin qu‘on puisse mieux s‘identifier à Anouk et non pas à l‘auteur.

Dans votre roman « Encabanée », dans les premiers chapitres, nous avons l’impression que le temps s’écoule très lentement. Quelle était votre perception du temps pendant les premiers jours dans votre cabane?

Je n‘avais plus de repères temporels à part la lumière, le train qui passait deux fois par jour et le chant des oiseaux. Je n’avais pas de montre ni de téléphone. Je ne savais pas quelle heure il était. Les journées s‘étiraient même s‘il faisait noir très tôt dans l‘après-midi. J‘écoutais le train qui passait tôt le matin et l‘après-midi et je faisais toutes mes tâches entre les deux passages du train : c‘étaient mes seuls repères temporels.

Quel était votre rapport avec la nature et plus particulièrement avec les animaux, comme les coyotes, que vous évoquez ?

Ça m‘a pris plusieurs années pour passer de la peur à l’émerveillement. Au début j‘avais peur du noir, des animaux, de me blesser et de me perdre en forêt. Tranquillement j‘ai pris confiance en moi, je me suis rendue compte qu‘il n’y avait pas de danger, que les animaux m‘entourent, m‘observent. J‘étais plus forte que je ne le croyais à la base.

Peut-on considérer votre écriture comme engagée ?

Oui, engagée sur le plan de la langue aussi parce que c‘est une façon pour moi de mettre en avant le français québécois, et de garder ma langue qui est très différente du français international ou du français de France. Pour moi, c‘était un acte courageux aussi d‘oser mettre des mots qui seraient peut-être mal compris , quitte à écrire un glossaire à la fin avec des définitions un peu ludiques pour compenser.

D’où vous vient votre amour de la nature et votre engagement pour la protection de l‘environnement ?

Je pense que c’est quelque chose d‘inné. Dès l‘enfance, j‘étais fascinée par les animaux, les plantes, c‘est ce que je dessinais. Je rêvais aussi d‘avoir un chien et j‘adorais aller au zoo de Montréal où il y avait des pingouins et des poissons. J‘ai eu la chance que mes parents aient un chalet pas loin de Montréal.  Je suis donc souvent allée dans ce chalet, jouer dans l‘eau, le lac, la forêt et construire mes premières cabanes. L’amour de la nature a toujours été très présent mais de manière éparse dans mon quotidien. Je me disais un jour que je vivrai un jour comme ça dans une nature belle et sauvage.

Et c‘est ce que vous avez réussi à faire ?

Oui, aujourd’hui je ne vis plus dans la forêt du Kamouraska mais j’habite au bord d‘un grand marais où il y a des hiboux, des chouettes ni nichent et des amphibiens. J‘entends des grenouilles chanter, cela m‘apporte une grande joie. C‘est une grande symphonie en tous temps.

C‘est important pour vous de promouvoir le français et la culture québécoise dans un monde de plus en plus anglophone. Comment le faites vous ?

Je cite beaucoup des auteurs que lis comme l’auteur-compositeur-interprète Richard Desjardins. J‘ai cité des parties de ses chansons dans mes livres ainsi que tous les livres dont je m‘inspire, qui sont en grand partie écrits par des auteurs québécois. Quand on travaille à l‘adaptation au cinéma, je demande toujours à ce que ce soit tourné au Québec, avec de la musique québécoise et des comédiens québécois pour essayer de faire fleurir notre culture qui est menacée par l‘Amérique anglophone.

En tant que canadienne, quelles sont vos positions vis à vis des déclarations récentes de Trump ?

J‘ai l‘impression d‘être face à un fou qui parle très fort mais ce que je sais aussi c‘est que le Canada est un pays des ressources incroyables. On fournit les Etats-unis en eau, en bois, en métal, en électricité, donc on n‘est pas aussi faibles que ce qu‘il laisse entendre. On n‘est peut être pas une force militaire de la taille de celle des Etats-Unis mais on sait très bien se défendre. Je pense que ce sont des menaces qui ne sont pas fondées, qui visent uniquement à semer la terreur.

Pouvez-vous nous parler de votre dernier livre ?

J‘ai écrit un roman d‘anticipation qui s’appelle Hexa. C‘est le nom du personnage principal qui est une femme en fuite en forêt et enceinte. Elle court parce qu’elle veut protéger la vie qui pousse en elle. On est dans une époque, un futur proche où les femmes ont besoin d‘un permis de grossesse pour avoir des enfants. Là je m’inspire de la Servante Écarlate de Margaret Atwood, une oeuvre de fiction qui nous rappelle que les luttes féministes sont toujours à mener. On fait des guerres, mais il faut être vigilantes. On le voit notamment aux Etats-Unis où il suffit d‘un gouvernement conservateur pour observer un recul des droits de femmes. J‘avais envie de rajouter cette dimension à mes textes et d’écrire sur ce qui pourrait se passer dans ce monde si on ne fait rien.

Avez-vous un nouveau projet d‘écriture ?

Oui, je travaille sur mon deuxième recueil de poésie. Le premier s‘appelle La forêt barbelée et raconte les huit années que j‘ai passées en forêt sous forme de poèmes. J‘ai écrit un recueil qui sort cet été au Québec et bientôt en France qui s‘appelle La Robe en feu. Là, je raconte quand les forêts ont brulé il y a deux étés au Québec. En 2023, il y a eu de grands incendies comme ceux qu‘on voit en ce moment en Californie et je raconte les randonnées que j‘ai faites après le feu en montagne pour raconter que la forêt repousse, que le feu n‘est pas une finalité. Oui ça détruit, mais la forêt se régénère et ça fertilise en quelque sorte le sol. Donc il ne faut pas perdre espoir. 

Photo: Carla R.